lundi 23 mai 2016

Voyage, Voyages

Alors que les beaux jours tardent à s'installer dans ce printemps, que les congés d'été se rapprochent dangereusement, si on se laissait aller à des envies de voyages et de découvertes ? 



Mouk, volume 9 : sur la lune, réalisé par François Narboux, Millimages, 2016 -12,99 euros. 

Suivons tout d'abord le mignon petit héros globe-trotter créé par Marc Boutavant dans les nouveaux rebondissement de son périple planétaire. En effet, Mouk, s'attaque à de nouvelles destinations et part à la découverte des cultures du monde, toujours en compagnie de son fidèle ami Chavapa. Contrairement à ce que laisse penser le titre du volume, notre petit ours curieux ne va pas aller jusqu'à la Lune, mais explorer un paysage qui fait penser à l'astre voisin de la Terre pendant un voyage en Turquie. Qu'à cela ne tienne, les surprises ne manqueront pas pour autant !
C'est toujours un plaisir de faire découvrir de nouvelles cultures aux petits à partir de 5 ans par l'intermédiaire de ce dessin animé coloré. Russie, Pérou, Maroc... on peut dire que Mouk n'a pas chômé pour alimenter le neuvième volume de son carnet de voyages ! 
Loin de lasser, ces nouveaux épisodes offrent donnent le goût du voyage, le sourire aux lèvres, et même parfois la larme à l'oeil. Un des plus réussi reste sans conteste celui de la rencontre avec les Tsiganes dont la musique emplit d'émotion cet adorable programme. 



Pour ceux qui font plus que se rêver en globe-trotter, les éditions Quelle Histoire ont créé la collection "Les Petits Explorateurs", en partenariat avec Michelin. Les enfants à partir de 7 ans ont enfin leur propre guide pour être les acteurs des voyages en familles. A l'instar des guides touristiques traditionnels, les petits livrets jaunes regorgent d'information historiques et culturelles sur les lieux visités qui sont très variés. On retrouver les grandes capitales d'Europe ou les grandes régions françaises. 


Bien entendu, le contenu est mis en valeur par une approche didactique et rigolote, des petits jeux et des anecdotes qui aideront les enfants à s'approprier le voyage... et aussi les visites touristiques parfois un peu barbantes. 
Le livret est complet et attrayant mais on peut regretter que son format soit aussi restreint et qu'il ne comporte pas un petit carnet d'adresses"kidfriendly" comme des restaurants ou des événements. 
Un achat amusant pour préparer et profiter d'un voyage en famille. 
Toutes les destinations sont à découvrir sur le site de Quelle Histoire. 


Le nouveau numéro de Baïka, le magazine dédié au voyage pour les 8-12 ans, sera en kiosque le 6 juin prochain. Au programme : découverte d'un mythe sumérien, rencontre avec une immigrée malgache, informations sur le réchauffement climatique... Une saine lecture à emmener dans ses bagages.
Liste des points de vente sur le site de Baïka. 

Pour voyager un peu plus loin : 


dimanche 15 mai 2016

Histoires du large

Pour cette sélection, j'ai voulu mettre en rapport trois albums plus ou moins récents qui ne se rejoignent pas forcément par leur sujet mais plutôt parce qu'ils font tous un détour par le grand large, où, en côtoyant le Gulf Stream ou d'autres courants exotiques, ils se sont gorgés d'un souffle chaud plein de tendresse. Bon voyage ! 


Une boîte passe du pont du cargo au garde-bout d'un vélo en passant par le toit d'un bus ou le wagon d'un train. Mais que contient cette mystérieuse boîte qui débute ce voyage suffisamment grande pour contenir un éléphant et l'achève aussi fluette qu'un oiseau ? 
Ne vous laissez pas tromper par les couleurs froides et le graphisme géométrique des paysages méticuleux composés par Pieter Gaudesaboos, cet album à tiroir recèle bel et bien sa part de magie. Le format allongé "à l'italienne permet de mettre en scène le voyage de cette mystérieuse petite boîte tout en insistant sur les détails des lieux traversés et des transports utilisés. A chaque nouveau feuillet, elle est prise en charge par un nouveau transporteur qui incarne la possibilité d'une histoire... mais non, la boîte est confiée au messager suivant... jusqu'à ce qu'elle arrive enfin entre les mains de son destinataire. 
Un album mystérieux qu'on a envie de regarder plusieurs fois pour découvrir tous les détails et les surprises qu'il recèle à partir de 3 ans


Peu de point commun entre un cabanon sur le rebord d'une piste en Inde et un café d'une grande ville  entouré de gratte-ciels ! Ces deux endroits sont pourtant les points de départ et d'arrivée pour un petit moineau qui, porté par sa faim, va réaliser un voyage exceptionnel, et jouer un rôle incroyable dans la vie d'une petite Américaine. 
Mi-documentaire, mi-fiction, cet album de grand format joue lui aussi sur l'effet de surprise. On suit le trajet du petit oiseau qui suit une cargaison de riz jusqu'à une grande ville sans vraiment comprendre où Bob Graham veut en venir. Subrepticement, ce maître de l'illustration et du rythme se détache de la description objective du voyage que font les marchandises pour arriver dans nos assiettes et donne au petit moineau l'occasion de créer un incident en apparence sans importance qui va bouleverser la vie d'une petite fille : après son long voyage, l'oiseau va exciter un chien qui va provoquer la chute d'une boule de vanille dans la poussette, permettant à l'enfant de découvrir ce goût incomparable. 
La longueur du voyage entreprit par le petit animal, mise en rapport avec la soudaineté de ce dernier événement qui donne son titre à l'album, en dit long sur le talent de Bob Graham pour surprendre son lecteur. Dans ce cas, il le fait par une explosion de poésie et de tendresse dans un récit initialement assez tranquille, même scientifique. La magie ne s'évapore pas une fois le livre refermé : même si l'oiseau a rejoint le monde occidental, l'évocation de la vanille nous renvoie tout à coup sous des latitudes exotiques. 
Une jolie mise en scène de "l'effet papillon" et des premières découvertes de l'enfance à partir de 3 ans


En plein coeur de l'océan, le capitaine Balthazar lll fait une étrange découverte : un petit ours en peluche a atterri sur le pont ! Drôle de passager pour son cargo peuplé de loups de mer bourrus. Même si tous ses matelots nie connaître l'origine de ce petit jouet, le capitaine refuse de s'en séparer avant d'avoir percé son mystère. 
Le style de Thibaut Rassat s'accommode très bien à l'univers maritime : les gueules des marins sont très réussies, ont voit très bien la part de douceur qui se cache dans le coeur de ces gros durs couverts de tatouages et de balafres. Le travail sur les couleurs donne une véritable intensité à la mignonne histoire du petit ours écrite par Laurence Gillot. Chaque couleur est déclinée sur différentes teintes qui vont venir colorer le décor comme les personnages et contribuent à créer un véritable univers dans lequel on s'immerge à chaque page.
Un album attendrissant qui vous fera sûrement verser une petite larme sans être larmoyant. A partir de 4 ans

Pour aller plus loin : 
Si vous souhaitez découvrir des extraits des livres chroniqués ou des nouveautés de la littérature jeunesse, n'hésitez pas à suivre l'actualité du blog sur Instagram (@leslivresdoscar) et sur Snapchat (leslivresdoscar). 

mercredi 11 mai 2016

La panne

Récemment, un de mes petits boulots d'été m'est revenu en mémoire. J'avais été recrutée pour garder l'exposition d'art contemporain organisée tous les étés dans la nef de l'église de mon village. Je travaillais tous les après-midis, enchaînant la lourde tâche d'ouvrir la porte en bois de l'église, m'asseoir sur une chaise et compter sur un cahier à carreaux les quelques visiteurs et les nombreuses mouches qui daignaient passer le seuil de la bâtisse d'un intérêt architectural quelconque en plein mois d'août. 

Si je me suis souvenu de ce moment, c'est parce qu'il a marqué la fin d'une période très difficile pour moi. Pendant de longs mois, quasiment trois années, je n'ai pas lu. 

Moi, la petite fille qui consumait les lignes comme si elle les brûlait par son avidité. La couche-tard qui planquait une lampe électrique sous sa couette pour s'enfiler les thrillers de Stephen King. La pré-ado qui demandait des livres de Bernard Henri-Lévy pour Noël (chacun a droit à ses erreurs de jeunesse...) et qui notait de longs passages de La vie devant soi ou même de Zola sur ses agendas de collégienne. La boulimique de livres et de Golden Graham's qui avait inventé un système savant pour lire et tourner les pages en mangeant. 

Et bien moi, je n'ai pas ouvert de livres pendant de long mois, jusqu'à ce que ce petit boulot m'enferme dans mon église pendant que mes copains allaient s'ébrouer dans la rivière où nous tentions de refroidir nos ardeurs adolescentes. J'ai recommencé doucement, comme un accidenté réapprend à manger. On m'a prêté un des tome de Lapinot, puis trois autres. Peu à peu je me suis réhabituée à lire, et c'est comme si je n'avais jamais arrêté. A la fin de l'été j'avais largement rattrapé mes années de retard, et je lorgnais sur les missels quand j'ai été enfin libérée par le dernier retentissement du clocher de l'été.

Et pourtant, j'avais bien arrêté. Et depuis plusieurs semaines, j'ai de nouveau arrêté. Je reçois des livres, j'empile ceux qu'on m'a offert ou que j'ai commandé chez ma libraire, mais tous me tombent des mains. Chaque ligne me semble futile, je peine à prendre au sérieux les enjeux d'une histoire, qu'elle soit réelle ou inventée. Alors que je pèche souvent par bovarysme et que je m'esquive discrètement dans les toilettes pour terminer un chapitre discrètement, je ne ressens aucune empathie pour des personnages qui me donnent l'impression de n'être pas plus épais qu'un feuillet de Pléiade.

Gênant, quand on tient un blog littéraire, n'est-ce pas ?

Et bien pas tant que ça. Avant que la panne ne survienne, j'avais senti comme une lame de fond monter en moi, devenue courant contraire au fil des salons et des présentations de nouveautés littéraires, à mesure des pinces-fesses et des séances d'auto-congratulation. Plus ma bibliothèque se remplissait, plus une petite idée se faisait sa place dans mon esprit, jusqu'à l'inonder complètement : est-on obligé de lire ?


Imaginons qu'un enfant ose déclarer qu'il n'aime pas lire. Ses parents risquent d'être convoqués par son enseignant :
"Vous savez bien que le goût de la lecture s'apprend dès le plus jeune âge! Même chez McDo vous pouvez troquer le jouet qui le fait rêver pour un livre ! A quoi pensez-vous ? Il s'agit de l'avenir scolaire de votre enfant qui est en jeu, enfin ! Et je ne parle pas que de ses résultats scolaires mais de sa curiosité pour le monde, pour les autres, pour la vie. Je vous le dis comme je le pense, un enfant qui ne lit pas de nos jours est un candidat idéal pour un voyage en Syrie ! Ce n'est pas ce que vous souhaitez, n'est-ce pas ?"
Ils repartiront la queue entre les jambes, la brochure pour un abonnement à l'école des loisirs entre les mains, et la tête pleine de propositions de chantage et de menaces en tout genre pour que ce satané gamin ouvre au moins un bouquin.

Cette dernière année, j'ai beaucoup entendu les professionnels de l’Éducation Nationale, des médias, de l'édition jeunesse et des différentes institutions de la culture cultivée fustiger ces générations qui ne lisent pas, ces parents qui n'achètent pas de livres à leur gamin, répéter cette petite condescendance quotidienne qui se meut si facilement en humiliation. 

J'ai tellement entendu qu'il fallait forcer les enfants à lire, que j'ai arrêté de le faire. Dans chaque nouveau livre reçu j'ai perçu la preuve de l'existence de cette tyrannie de l'"entre-soi", de la meilleure façon de penser des bien-pensants qui croient que si on lit, on développe son esprit critique.

Ces derniers mois, une faille s'est réveillée en moi, en même temps qu'une colère sourde. Quand, adolescente, j'ai arrêté de lire, je l'ai fait au lendemain d'un cours de Français en seconde. J'avais attendu longtemps de me retrouver enfin dans cette classe où on étudierait les textes en profondeur. Le lycée je le voyais comme une libération, l'endroit où tu pouvais enfin exprimer des pensées personnelles sans être regardé de travers. Manque de bol, ma prof était une conne. Le recul des années ne modère pas mon jugement : je suis tombée sur une première de la classe, scolaire, sans imagination, terrorisée par l'idée même d'un dialogue avec ses élèves qu'elle maintenait dans l'ignorance crasse du cours appris par cœur. Elle nous a demandé de lire Madame Bovary, j'ai refusé par rébellion, et je n'ai pas ouvert un livre jusqu'à ce fameux été ecclésiastique, plusieurs années après.


Aujourd'hui, pour atténuer ma colère, je me répète une phrase que François Place a prononcé dans le marasme du dernier Salon du Livre de Montreuil. Alors qu'on s'interrogeait de façon grandiloquente sur le rôle si important de la lecture dans la société, cet artiste sans égal ni prétention a rappelé que la contemplation d'un album, c'était, pour beaucoup d'enfants qui n'y avaient pas accès, comme la contemplation de la nature. En me remémorant cette phrase, je réalise que c'est bien cette lecture qu'il faut défendre, celle qui ne nous permet pas de nous élever au-dessus du monde, mais bel et bien de le regarder comme objet, et prendre conscience de soit comme sujet. Comme lecteur du monde, puis acteur. Exactement ce qu'offrent ces moments où on regarde l'eau d'une rivière tourbillonner dans un ressac ou un petit chat frémir dans son sommeil.


Si vous sentez parfois la colère vous étouffer, je vous conseille vivement la lecture d'un livre de François Placequi, s'il le voulait, pourrait apaiser les guerres d'un simple coup de pinceau. Je vous recommande également ce livre adorable de Didier Lévy, A bas la lecture ! (Oskar, 2015) qui se met enfin à la place des enfants qui n'aiment pas lire et à qui on rétorque beaucoup d'âneries !
Enfin, je vous dirais de lire Madame Bovary qui compte parmi mes plus belles expériences de lecture.

* Notamment Le sourire de la montagne (Gallimard, 2013), dont est issue l'image ci-dessus, qui raconte la destruction en 2001 des bouddhas de Bamyan par les Talibans.