mardi 9 avril 2013

Brassens à tout âge

Les chansons de Georges Brassens ont toujours fait partie de ma culture familiale. Je sais qu'elles ont activement contribué à mon apprentissage de la langue française et à l'amour que je lui porte aujourd'hui. Soyons honnête, en plus de les avoir entendue toute petite, elles avaient le bénéfice incomparable d'accompagner les différentes étapes de ma vie de petite fille. Et je ne pense pas être seule dans ce cas: on se souvient de l'engouement pour l'exposition rétrospective qui était consacrée au chanteur à la Cité de la Musique : les enfants adorent ses mots bizarres et ses gros mots, les ados ses messages politiques et les adultes... les souvenirs de leur enfance ! 

Dès la naissance : la berceuse Je me suis fait tout petit
Selon moi, toutes les chansons peuvent être chantées à n'importe quel âge, peu importent les sens cachés et la difficulté des mots. L'important est de prendre du plaisir à partager avec son enfant. 
Écrite en 1957 par amour pour sa poupée Püpchen Joha Heyman rencontrée 10 ans plus tôt, la chanson traduit l'amour fou qui unit le chanteur à sa femme, parfois si jalouse et si dure. 


Je trouve la chanson bien adaptée à l'amour inconditionnel qu'un parent porte à son enfant. Exigeant dès ses premiers jours, le bébé requiert toute l'attention de ses parents qui demeurent livrés à la tyrannie de cet amour. La métaphore de la poupée pour la femme peut être ainsi détournée. C'est effectivement un poupon qui nous rend si fou. 
Moi-même très autoritaire dans l'enfance, j'adorais chanter cette chanson : la mélodie était facile à apprendre, le texte comportait ce qu'il fallait de mots mystérieux (les "somnambules" et les "mages" en particulier), et surtout cette histoire de poupée - sorcière me faisait rêver. Enfant, ces paroles signifiait énormément : un adulte se "fai[sait] tout petit", inversion magique de ce qui se passait dans mon quotidien ou, comme tout enfant, je subissais règles, horaires, et devoirs. 
Cette chanson recèle un des secret des belles créations artistiques, elles ne se  périment jamais. L'enfant aura accès à différents niveaux d'interprétation au cours de sa vie, depuis l'air tout doux que chante son parent à l'amour qu'il partagera avec un amoureux. 

A partir de 4 ans : les gros mots de Marinette
Le début de la scolarisation marque également l'arrivée de nouveaux mots, étrangers et interdits, dans le vocabulaire de l'enfant. Ils sont importés par les autres, les grands frères, les copains, leurs parents. Les grossièretés dans les chansons permettent d'en dédramatiser l'usage et surtout, d'en prendre conscience. Rien de pire qu'un enfant qui ne reconnaît même plus le gros mots du mot courant. 
L'histoire de Marinette me semble particulièrement adaptée à l'âge de la maternelle. L'air enfantin et répétitif de la chanson n'est pas sans rappeler celui des comptines de l'enfance, avec le mot "con" en prime. Quatre ans, c'est aussi l'âge des premiers chagrins d'amour et des sentiments violents qui leurs sont associés. Cette Marinette qui fait tant souffrir le chanteur a bien des consœurs dans nos cours d'école. Autant désamorcer des situations parfois humiliantes ("elle n'est pas amoureuse de moi", "elle ne m'a pas invité à son anniversaire") en poussant la chansonnette. 

7 ans, l'âge de raison avec Maman, Papa
Avec le recul des années, je réalise que les chansons personnelles de Brassens sont précieuses pour les plus jeunes. Lorsque j'étais enfant, il était une sorte de héros, un artiste absolu, ce qu'on pouvait faire de mieux dans la chanson française, et l'entendre raconter "en faisant cette chanson" sa relation avec ses parents le rendait plus proche de nous.

En l’occurrence, Brassens évoque quelque chose qu'on ne peut comprendre qu'en grandissant, à savoir l’ambiguïté des sentiments envers ses parents. On les aime, ils nous aiment, mais tout ceci est faussé par l'envie de plaire ("alors je suis sage en classe pour te faire plaisir, j'obtiens les meilleures places, ton désir"), les non-dits ("il n'y eut pas entre nous de tendresse ou de mots doux") et les blessures qu'ils peuvent créer. Le duo avec Patachou, qui s'applique bien à une fratrie, permet de déculpabiliser l'enfant d'avoir des sentiments négatifs envers ses parents et surtout qu'il est toujours temps de se réconcilier.

10 ans, la découverte des plaisirs Dans l'eau de la claire fontaine
La représentation des femmes dans les chansons de Brassens est aussi variée que l'expérience qu'il a pu avoir avec le sexe opposé. Une chose est sûre, il appréciait leur compagnie et ne se lassait pas d'écrire sur les vicissitudes de l'amour et du désir. Dans l'eau de la claire fontaine parle d'un des amours purs, quasiment enfantin qu'on rencontre parfois dans ses chansons. Même si la jeune femme s'y retrouve nue, elle est un peu comme une fée qu'une seule rose peut habiller.

A l'âge où les émois amoureux sont de plus en plus pris en otage par le regard des autres, les évocations parfois violentes des médias, il est bon de se rappeler un peu de la poésie de Brassens. Cette chanson, en faisant écho à l'air enfantin de La Claire Fontaine (pour rigoler un peu je vous mets la version de Dorothée) constitue une jolie transition entre le monde de l'enfance dans lequel on peut se baigner nu en toute ingénuité et celui de l'adolescence beaucoup plus complexé.

L'adolescence et la Mauvaise Herbe
Brassens est une figure prisée des adolescents en quête de convictions et d'identité. L'artiste se présente régulièrement dans ses chansons comme un marginal dans la société puritaine et hypocrite. J'aurais pu citer la Mauvaise Réputation, qui reprend les thèmes récurrents du pacifisme, du libertarisme et de l'hommage des doux plaisirs de la vie, mais je la trouve un peu moins radicale que La Mauvaise Herbe.
En effet, avec son air enfantin et ses "lalala" à chaque refrain, Brassens revendique sa place de mauvais sujet à peine repenti. Lui qui ne croit ni en la patrie ni en une quelconque chapelle se voit loti d'une vie agréable où même "la fille à tout le monde" ne le fait pas payer. Et il se permet d'interpeller Dieu pour  l'injustice de cette situation.
Loin de vouloir pousser votre progéniture au vice, j'ai sélectionné cette chanson parce qu'elle représente bien le temps de l'adolescence où on se sent incompris tout en cherchant le maximum de liberté. Brassens est de bon secours, déjà comme représentant de l'artiste maudit, mais aussi pour se plonger dans l'histoire et relativiser. La société française des années 1950 est bien éloignée de la nôtre : la France est marquée par la Seconde Guerre Mondiale, ses morts et ses atrocités mais aussi par ses privations. La bourgeoisie d'alors est bien éloignée des bobos d'aujourd'hui et ses mœurs sont bien souvent dominées par l'hypocrisie, comme en témoigne Les Trompettes de la Renommée, désignée meilleure chanson de l'année 1962 par la SACEM. Bonne occasion pour des adultes en devenir pour développer un peu leur esprit critique et remettre en perspectives les luttes actuelles, la posture de l'artiste, l'évolution de la société...

Pour poursuivre :
NB: les vidéos sont hébergées par Youtube pour des questions pratiques, mais je vous encourage vivement à visiter le site de l'INA qui contient de savoureux extraits des prestations de Brassens.

Dès la naissance (j'insiste), Brassens pour les enfants, livre-CD chanté par Les Ogres de Barback, Debout sur le Zinc et d'autres qui ont déjà participé aux aventures de Pitt Ocha dont j'aurais l'occasion de vous reparler. Edité par Formulette.
A partir de 7 ans, Georges Brassens, avec à la lèvre un doux chant, de François David et Anastassia Elias. Biographie facile d'accès mais complète issue de la collection "Des graines et des guides" des éditions A dos d'âne. Au programme, des biographies illustrées d'une quarantaine de pages de personnalités qui ont changé le monde.

Pour les jeunes insoumis, Fables et chansons satiriques et rebelles, une sélection des œuvres de La Fontaine et de Brassens par les éditions de l'Epervier qui dépoussiérera un peu les cahiers de poésie.

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