lundi 30 décembre 2013

[Le coin des parents] Esprit d'Hiver, de Laura Kasischke

Le 25 décembre est parfois l'occasion de voir des souvenirs mitigés remonter à la surface. On mesure le temps qui passe, on dresse des bilans peu avantageux... C'est ce qui arrive à Holly, qui, a l'approche de la cinquantaine a définitivement tiré un trait sur sa carrière de poétesse pour devenir une Américaine moyenne d'une banlieue cossue du Michigan. Comme une preuve de ce constat peu reluisant sur sa vie, alors qu'elle se réveille avec un étrange pressentiment qu'elle estime être une bonne matière pour un poème, elle est contrainte de se mettre aux fourneaux pour préparer le traditionnel repas de Noël qu'elle sert à sa belle-famille, son mari et sa fille adoptive Tatiana depuis des années. Mais ce 25 décembre-là, rien ne semble se dérouler comme prévu. Un blizzard inattendu compromet l'arrivée des invités et le retour de son mari, la préparation de la table et du déjeuner n'avance pas, d'autant que Tatiana, du haut de ses 15 ans, n'est plus aussi prompte à aider sa mère que lors de ses jeunes années quand elle se réjouissait encore de la magie de Noël. Magie qui a fait que, 15 ans auparavant, un 25 décembre, ses parents ont fait sa connaissance dans un orphelinat de la Sibérie post-soviétique.


Si le récit de Laura Kasischke se déroule dans l'univers domestique de Holly, il dépasse de loin les préoccupations quotidiennes d'une morne mère de famille. Le malaise qui prend l'héroïne dès les premières heures de la journée de Noël et les premières pages de ce roman noir nous gagne comme par contagion et ne nous quittera pas, même une fois le livre refermé. 

La maternité et la filiation figurent au premier plan de l'introspection hivernale de Holly. Amenés d'une façon assez banale par les difficultés de communication que rencontre la mère avec son adolescente, ces thèmes dépassent largement les poncifs d'une relation mère-fille conflictuelle. De fait, pour Holly, la filiation est la problématique d'une vie. Issue d'une lignée de femmes atteintes d'une mutation génétique qui les conduit à mourir prématurément d'un cancer du sein et des ovaires, elle s'est séparée par la chirurgie de ces attributs de la féminité et de la maternité pour ne pas subir le même sort que sa mère et ses sœurs. L'adoption viendra réparer ce manque, et introduit ce que Holly perçoit comme une nouvelle destinée pour les femmes de sa famille. Comme elle le remarque en se remémorant son voyage en Russie pour rapporter son enfant, son "Bébé Tatty" échappera à ce qui pourrait être apparenté dans un conte à une malédiction génétique. La réflexion sur l'adoption et la stérilité est ravivée avec l'âge de Tatiana qui se rapproche d'année en année, de Noël en Noël du monde des adultes. Comment être une mère quand son enfant devient grand ? Par des allers-retours entre le présent du récit et les souvenirs de Holly, on éprouve profondément le sentiment de séparation qui accompagne chaque moment de la maternité depuis la naissance (ou au moins la première rencontre) jusqu'aux premières disputes de l'adolescence et son lot de portes claquées en passant par la terrible première journée au jardin d'enfant marquant la fin du tête à tête entre la mère et son bébé.  

La question de la filiation est le biais par lequel on entrevoit de l'échec de Holly. Elle se pose à nouveau par la pression contenue dans la tradition de recevoir sa belle-famille le jour de Noël. Elle doit bien l'admettre, les parents de son mari, les grands-parents adorés de sa fille Tatiana, "elle ne les aime pas". Aucun lien de la relie à eux et elle échoue à la préparation d'un déjeuner qui n'a rien de chaleureux pour elle. Ce sentiment d'échec ne cesse de hanter Holly et trouve différentes résonances dans son histoire. Holly est supposée représenter le camp des vainqueurs : elle a vaincu la maladie familiale, elle a accueilli dans sa jolie maison américaine une magnifique enfant sauvée des orphelinats remplis par la déchéance du système soviétique... Mais dans ce tableau des petites choses se dérèglent. Par petites touches, Holly réalise que sa vie se délite d'une façon inexorable : dans sa maison, le papier peint se décolle et les verres du service familial sont brisés, les disques sont rayés... autant de pièces à conviction qui prouvent que quelque chose ne tourne pas rond. Elle a abandonné sa carrière de poétesse pour devenir une employée médiocre. Elle échoue à faire revivre l'esprit de Noël si particulier qui l'unissait à sa fille quand celle-ci était plus jeune, elle passe à côté de toute occasion de renouer un lien avec cette enfant qui devient peu à peu une étrangère, qui a peut-être toujours été une étrangère.

L'écriture minutieuse de Laura Kasischke, rendue par une traduction sans faute de goût par Aurélie Tronchet, transcrit une recherche quasi obsessionnelle du sentiment juste. L'écrivain américaine écrit le fil de la réflexion de Holly comme elle dissèque son esprit et son cœur, nous fait pénétrer les tourments d'une femme qui aurait pu rester une ménagère américaine moyenne si son destin n'avait été décrit par une plume aussi affûtée. Parce qu'il porte un regard sans fard et sans revendication sur la maternité et l'épanouissement au féminin, et parce qu'il entretient un mystère fascinant, ce roman est des rares qui laissent une trace et se referme difficilement, si tant est qu'il se referme tout à fait. 

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