jeudi 13 février 2014

[Tu seras une femme, ma fille] Ces petites filles qui ont fait de grandes femmes

La littérature jeunesse compte un bon nombre de personnages féminins espiègles qui par leur humour et leur intelligence ont montré la voie aux jeunes lectrices. Petite photo de classe de petites filles tout sauf modèles.

Eloise, créée par Kay Thompson
dessinée par Hilary Knight
Le personnage d'Eloise tient énormément de sa créatrice Kay Thompson. Cette chanteuse et danseuse de music hall qui fut la coach vocal de Franck Sinatra, a dansé aux côté de Fred Astaire et Audrey Hepburn, a côtoyé les soirées mondaines et les grands hôtels a transmis beaucoup de son impétuosité à son héroïne de 6 ans. L'enfant, riche à million, vit seule dans une suite de l'hôtel Plaza à New-York entourée de son chien et de sa tortue. Véritable tornade, elle court partout dans l'hôtel et secoue la haute société qui y fait villégiature. Classiques de la littérature enfantine, les aventures d'Eloise se lisent au rythme échevelé de la vie de cette petite fille indépendante qui n'a pas froid aux yeux et qui donne un grand coup de pied dans l'image de la petite fille propre sur elle. 

Fifi dans sa version suédoise illustrée par Ingrid Nyman

Peut-on parler de filles hors du commun sans évoquer Fifi Brindacier et sa force surhumaine ? Cette Suédoise née sous la plume d'Astrid Lindgren a tout simplement révolutionné la littérature jeunesse de son pays en incarnant la vitalité pure, sauvage et indomptable de l'enfance. De fait, Fifi, avec ses nattes en désordre couleur de feu, ne se conforme à aucune règle, surtout pas celles qui sont édictées par les adultes comme aller à l'école, par exemple. Apparue en 1945, Fifi Brindacier n'a pas tardé à incarner l'idéal féministe et la revendication d'une éducation plus libérale. Est-ce un hasard si elle est originaire d'un pays où la question du genre et des stéréotypes est prise très au sérieux et ce dès l'école primaire ? Signe de son côté subversif, la trilogie de Fifi Brindacier a longtemps été l'objet d'une adaptation française très sage, comme policée. La version publiée chez Hachette Jeunesse actuellement redonne une bonne partie de sa fougue à cette frondeuse d'à peine 10 ans.

Alice par Arthur Rackham en 1907
Alice au pays des merveilles est un exemple de modernité à de nombreux titres. En plus de présenter un personnage principal féminin doté d'une véritable profondeur psychologique et d'une volonté propre, le livre de Lewis Carroll, publié pour la première fois en 1865, est une véritable métaphore de la rigidité des valeurs victoriennes. Issue d'un monde régi par les règles, Alice est totalement désorientée par l'absurdité de l'étiquette pratiquée par le chapelier lors du thé, ou par l'autoritarisme de la Reine lors de son procès. Il est amusant de constater qu'elle cherche à retrouver l'ordre même lorsque, de toute évidence, l'illogisme règne en maître, sur la partie de croquet par exemple. Contrairement à sa cousine Sophie, héroïne de la Comtesse de Ségur qui souhaite de tout son coeur rentrer dans le rang, Alice quitte progressivement ses atours de petite fille modèle pour s'opposer à l'autorité de façon fort virulente.  On touche alors à ce qu'il y a de plus original dans cette histoire : la confiance inédite adressée aux enfants. Lewis Carroll fait le pari, encore rarissime dans son temps, de s'adresser directement à ses jeunes lecteurs sans les moraliser, en glorifiant ce qu'ils ont de plus précieux dans un monde gouverné par les adultes : leur imagination.


Bien que la bande-dessinée de l'auteur argentin Quino ne soit pas destinée en premier   lieu aux enfants, Mafalda contribue à donner une certaine image de la petite fille à la fois insolente et diablement intelligente qu'on devine promise à devenir une sacrée bonne femme. Souvent rencontrée par les élèves français apprenant la langue espagnole au collège et au lycée, Mafalda se distingue par son humour très politisé et sa répartie digne des plus grands débateurs. Elle est également tendre et attachante. Ses bonnes joues rondes font d'elle une petite boule d'intelligence et de finesse qui permet de mettre en évidence bien des absurdités de la politique ou de la société moderne. La question du féminisme est récurrente dans la bande-dessinée et Mafalda s'en prend régulièrement à deux figures de femmes "traditionnelles" que sont sa mère et son amie Susanita dont le plus grand souhait est de se marier et fonder une famille. En dépit des références à la vie politique argentine et à la guerre froide, Mafalda saura encore séduire les adolescents qui apprécient l'humour acerbe et brillant. 

Par leur longévité exceptionnelle et leur succès international, ces petites filles ont sûrement contribué à faire évoluer la perception traditionnelle sur le genre féminin. Résolument actives, si ce n'est carrément sauvages ou supérieurement intelligentes, ces fillettes sont plus que des petites femmes libres, elles sont des électrons libres qui ont vu le jour dans des sociétés policées. Leur rendre hommage, c'est aussi porter en nous les femmes qu'elles ne seront jamais.  

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