mercredi 19 mars 2014

Où on va, Papa ? de Jean-Louis Fournier

Difficile de parler des livres qui nous tiennent vraiment à coeur. D'une part on a peur de déflorer l'expérience unique de la découverte, de trop en dire ou de le faire mal, comme quand on essaie de raconter une scène hilarante, constatant au fur et à mesure de son récit, à la mine poliment ennuyé de son interlocuteur qu'il fallait la vivre pour la comprendre. De plus, on a peur d'abîmer sa propre lecture du texte. Combien de fois, enthousiaste, j'ai offert des livres avec des étoiles dans les yeux, persuadée que la personne gâtée me serait éternellement reconnaissante pour ce présent... qui finira à peine ouvert sur une table de chevet ("j'ai pas accroché") vite rangé dans des rayonnages ("ça vaut pas son premier") ou, pire, jamais évoqué à nouveau.

Ce livre de Jean-Louis Fournier, depuis le jour où je l'ai tenu entre mes mains par le plus grand des hasards, je l'ai offert une bonne dizaine de fois et jamais il n'a connu un de ces malheureux sorts. Pour ma part, je l'avais emprunté à une de mes tantes de banlieue pour accompagner mon retour intra-muros. De Fournier je ne connaissais rien et mon regard traînassait un peu le long des voies du RER B. Quand je me suis résolue à entamer la lecture, nous dépassions Arcueil-Laplace, à Gare du Nord j'achevais la dernière page du livre (selon  le site de la RATP ce trajet s'effectue en 25 minutes).


Le témoignage de Jean-Louis Fournier sur sa vie de père de deux enfants handicapés mentaux est loin de ressembler à ce qu'on en attend. Loin de sortir les violons et de susciter notre pitié ou même notre sympathie, ce producteur de télé parisien aborde cette incongruité comme le reste : avec cynisme et humour. Et il lui en faut, à ce pince sans rire bercé d'intellectualisme et d'esprit critique, pour aborder l'absurde de la vie de ses enfants.

Parce que ses enfants, Thomas et Mathieu, ne seront jamais "comme les autres", ne guériront jamais, resteront des bébés dans des corps prématurément abîmés. Cet iconoclaste (à lire, l'excellent CV de Dieu) n'échappe pas au désespoir des autres parents touchés par des drames, il cherche un responsable pour cet état de fait. Dieu, si souvent défié et moqué par Fournier, est omniprésent entre ces pages. Si on dit communément qu'"un enfant qui naît c'est un miracle, un enfant handicapé, c'est un miracle à l'envers" corrige l'auteur. A ceux qui déclarent, sans savoir, que ces enfants sont "un cadeau du ciel", il oppose un revers acerbe qui passe le plus souvent par le biais de l'humour.

L'humour, cette tendance si naturelle qu'on tend à réprimer lorsque le handicap est concerné, Jean-Louis Fournier en a fait sa bouée de sauvetage et adopte un ton comparable à celui de qui fut son ami proche Pierre Desproges. Le livre regorge d'anecdotes plus ou moins cruelles sur la vie quotidienne. de sa famille atypique. Passionné de belles voitures, ce père s'amuse de l'oeil curieux des passants qui cherchent à deviner quelle célébrité se ballade à l'arrière de sa Bentley... s'ils savaient, les pauvres, que ce sont deux gamins cabossés qui n'ont d'autre utilité que de lui apporter une réduction sur sa vignette automobile... Aux offusqués, il rétorque : "comme Cyrano de Bergerac qui choisissait de se moquer lui-même de son nez, je me moque moi-même de mes enfants. C'est mon privilège de père"

Ce ton dur peine à masquer l'amour que Jean-Louis Fournier porte à ses enfants, ses "petits oiseaux" qui ne s'envoleront jamais du nid, si ce n'est pour rejoindre une autre réalité. La pleine puissance du livre réside dans cette évocation du deuil d'avoir un enfant normal. Pour ce lettré, l'accès impossible à la culture de ses enfants est un crève-coeur permanent. 
"Récemment j'ai eu une grande émotion, Mathieu était plongé dans la lecture d'un livre. Je me suis approché, tout ému. Il tenait le livre à l'envers."
Il se plaît à dresser des listes de ce qu'il pourrait leur faire découvrir "si vous étiez comme les autres". Leur faire découvrir les romans de Dumas ou de Verne, la musique de Bach, le goût des bonnes choses. En plus de la difficulté, harassante, d'avoir des enfants arriérés, on voit que le deuil le plus intense est de ne pouvoir transmettre quelque chose à ces enfants. 

Quel éclairage sur la parentalité en général ! Dès le plus jeune âge de nos enfants nous ne pouvons nous empêcher de nous y projeter, de rêver, même en secret, qu'ils prendront notre flambeau, adopteront nos valeurs et nos codes. Ce livre, dur mais lumineux, nous interroge sur la raison qui nous fait mettre au monde nos enfants et notre capacité à les aimer, quels qu'ils soient, coûte que coûte. 

A lire : 
Où on va, papa ?, Stock, 2008
La servante du Seigneur, 2013 pour connaître l'autre deuil de "parent" qu'a connu l'auteur, avec sa dispute avec sa fille
CV de Dieu , Stock, 1995

2 commentaires:

  1. J'ai entendu parler de ce livre mais je n'ai pas sauté le pas (et j'ai encore 15 Tchoupi à lire avant !)
    Le deuil d'un enfant normal, le deuil de la transmission... Ce sont des sujets peu abordés car on montre le plus souvent les difficultés au quotidien du handicap, le manque d'aide et le regard des autres
    Je sais pas si je vais être clair mais le handicap est aussi une question d'éducation, celle d'apprendre à ses enfants, mais aussi aux adultes, la différence !

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    1. oui c'est sûr, on met tous "à distance" le handicap, comme si c'était un monde fermé, une bulle à part dans la société, alors qu'il existe parfois à côté de nous sans qu'on le sache.
      quand je parlais de ce deuil, il s'agit du deuil que chacun d'entre nous doit faire : l'enfant, handicapé ou non, ne correspondra jamais à nos projections, et c'est pour le mieux. Ce livre se lit avec une facilité déconcertante, il est fait de petits chapitres qui ressemblent à des pensées passagères, si jamais tu veux lire autre chose que ce satané Tchoupi

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