jeudi 1 mai 2014

Le Bébé, Marie Darrieussecq

Comment continuer à penser, à travailler, à vivre lorsqu'on a mis au monde un bébé ? Cette question somme toute assez simple et triviale que chaque jeune mère vient à se poser est traitée dans Le Bébé par Marie Darrieussecq avec l'érudition qui lui est coutumière, et une introspection qu'on lui connaît moins. Le récit livre en effet les pensées qui ont traversé l'esprit de l'écrivain dans les premiers mois de vie de son enfant avec tous les doutes et les émerveillements qui les ponctuent.

A plusieurs titres, la grossesse de Marie Darrieussecq n'est pas commune. Victime du distilbène, ce médicament prescrit jusqu'à la fin des années 1970 pour limiter le risque de fausse couche qui s'est révélé être à l'origine de malformations de l'appareil reproductif, de cancer et de stérilité chez les enfants des femmes traitées, la romancière a vécu ce qu'on appelle parfois une grossesse "précieuse", sous haute surveillance. D'autre part, lorsque ce livre est publié en 2002, Darrieussecq a connu une carrière fulgurante. La jeune normalienne d'origine basque est considérée, depuis Tropisme, son premier roman salué par la critique et le public, comme l'archétype de l'intellectuelle. Diplômée d'un des fleurons de l'école française, publiée chez POL, auteur de cinq romans exigeants et formalistes... Marie Darrieussecq n'est pas forcément celle qu'on attend pour raconter avec justesse les affres de la maternité. 

Le défi est de taille. Comment parler couches, babillage et petits pots sans tomber dans la mièvrerie ? Comment devient-on mère quand on officie habituellement dans le domaine de l'intellect ? 

Constitué de pensées allant de quelques lignes à plusieurs pages, Le Bébé illustre la confrontation entre les pulsions maternelles et l'intellectualisation de la maternité. Dès l'accouchement, le bébé devient le centre de l'univers, envers et contre toute rationalité. Il remplace le temps qu'il dévore, il remplace les autres humains de sa famille qui ne deviennent que des ascendants qui lui fournissent sont bagage génétique et culturel. Comment travailler, réfléchir, écrire alors que le bébé existe ? 

Pour répondre à ce dilemme, Marie Darrieussecq tente de retourner sur son territoire, celui de la littérature et de la philosophie. Elle cherche le bébé dans les livres, et découvre qu'il s'agit d'un grand absent de cette culture classique. De fait, le "bébé", dans sa dénomination même, fait référence au moment du babillage, ce qui précède le langage. 

Au fil des anecdotes, des digressions, des citations, on devine la véritable angoisse que cherche à exprimer la romancière. Certes, l'enjeu est de retrouver la voie de l'écriture parce qu'il s'agit de son occupation principale, comme n'importe quelle mère doit faire le difficile chemin de se séparer de son enfant pour reprendre sa vie de femme. Mais derrière ça, une peur bien plus sourde l'assaille : celle de la mort. A plusieurs reprises, Marie Darrieussecq évoque sa crainte lorsque, dans ses premières semaines, le bébé sourit aux anges, comme s'il était en connexion avec un autre monde auquel nous, adultes, n'avons plus accès. Le bébé est c'est être fragile que sa mère s'efforce de retenir parmi les vivants de toutes ses forces. 

"J'écris pour conjurer le sort (...) : pour que le pire n'advienne pas."

Cette peur panique de la perte se traduit par le désir quasi animal de mettre au monde à nouveau un enfant, histoire de mettre le maximum de chances de son côté.

"Quand il est né je voulais retomber enceinte tout de suite. 
Je voulais le refaire à nouveau, lui, le même. Je voulais l'avoir en double, en triple, collectionner ses clones, accoucher de lui dans un présent éternel." 

Le témoignage est précieux. Grâce à la finesse et la précision de son écriture, Marie Darrieussecq livre, de jolis moments de vie et des réflexions qui nous conduisent progressivement à comprendre comment une femme devient mère mais aussi comment une mère redevient femme, à part entière, sans être dévorée par l'angoisse, sans être constamment préoccupée par le bébé.

A lire : 
Marie Darrieussecq, Le Bébé , POL, 2002

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