dimanche 29 juin 2014

La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon

L'image est encadrée au dessus du bureau des entraîneurs qui est aussi celui des inscriptions : la réception parfaite, les deux bras tendus vers l'arrière, d'une petite gymnaste en justaucorps blanc. On est à la fin des années 1990, je pratique la gymnastique deux fois par semaine, je n'ai pas encore 10 ans mais, comme toutes les autres filles du club, je n'ignore pas l'histoire de cette Roumaine qui a connu son heure de gloire 10 ans avant ma naissance.


Première gymnaste a avoir obtenu la note de 10 sur 10 pour sa performance à la poutre lors des Jeux Olympiques de Montréal en 1976, Nadia Comaneci a révolutionné, à seulement 14 ans, la gymnastique et le sport de compétition dans son ensemble. Pur produit du communisme roumain jugé à cette époque "respectable" par les Occidentaux en raison de l'opposition de Niculae Ceaucescu au régime soviétique, la jeune gymnaste va devenir un outil de propagande du régime comme l'égérie d'une culture de la performance.

Lola Lafon s'attaque à la "légende Nadia" sous la forme du roman, bien pratique pour combler les vides laissés par la documentation officielle. Entre le récit des entraînements rigoureux que subissent les petites filles qui constituent l'équipe nationale de gym, les descriptions de l'excitation quasi perverse des médias internationaux devant ses minuscules gymnastes qui défiaient la mort en tentant des figures inédites, le portrait d'une Roumanie communiste où on manque de tout et on se méfie de tous et des digressions philosophico-féministes, la romancière se lance à la recherche de la vérité sur Nadia, cette gamine qui a enchanté le monde entier en 1976, telle une fée tout droit sortie des Carpates, comme elle a déçu ceux qui ont fini par la percevoir comme un automate au service du pouvoir roumain.

Etrangement, Lola Lafon choisit de singer un échange avec Nadia Comaneci inventé de toute pièce pour mettre en scène son enquête. Le récit chronologique de la vie de la gymnaste est ainsi émaillé d'extraits de conversations fictives dans lesquelles la Roumaine est dépeinte comme colérique et de mauvaise foi. Tout au long de ma lecture, je me suis demandé pourquoi Lola Lafon avait décidé de se livrer à ce procédé qui en plus d'être lourdingue (la narratrice se demande ostensiblement si la Nadia qu'elle a en ligne lui dit la vérité pure, essayant peut-être de nous faire oublier qu'il s'agit d'un personnage qu'elle a créé pour les besoins de son récit) discrédite totalement le reste du roman. Au milieu du livre, j'ai même été vérifier si Comaneci était bien vivante, me demandant pourquoi diable la romancière française ne s'était pas fendue d'un coup de téléphone pour mener cette entrevue dans la réalité.

Le pire, c'est que le texte regorge de sujets passionnants -selon moi- comme celui de la naissance du sport de haut niveau moderne. Lola Lafon le décrit bien dans le début du livre : Nadia Comaneci fait bien plus que réaliser un programme parfait sur les 10 centimètres de largeur de la poutre, elle formate la gymnastique, et le sport dans son ensemble. A l'époque, la gymnaste a 14 ans et des années d'entraînements et de compétition derrière elle. Son corps comme son esprit est façonné par un mode de vie entièrement dédié au sport. La narratrice interroge l'éthique de cette "école roumaine" qui affame ses jeunes athlètes et les soumet à une vie digne d'un entraînement militaire dès l'âge de 6 ans, mais elle ne le fait que dans la perspective de dénoncer la dictature de Ceaucescu qui voyait dans les résultats exceptionnels de son équipe une occasion de promouvoir son régime et de damer le pion aux Soviétiques.


Or, le sport tel que nous en sommes spectateurs de nos jours n'est guère que l'héritier de ces sombres années. Pourquoi mon club de gymnastique de troisième zone accueillait ses jeunes recrues sous le patronage d'une Nadia montrée comme un modèle qu'aucune d'entre nous n'avait le potentiel d'atteindre ? A 5 ans on nous appuyait sur le dos pour parfaire le grand écart facial. A 8 on nous disait de sécher rapidement nos larmes devant les ampoules créées par le frottement de nos mains sur la barre asymétrique parce qu'elles étaient la preuve que "le métier rentrait". A 12 on commençait à écrémer l'équipe de celles qui n'auraient jamais le "physique" (traduire : celle dont la puberté était déjà bien installée et qui ne pourrait retrouver la ligne et la vitesse nécessaire aux acrobaties). Certes, le roman traite de la difficulté de cette discipline et de ses dangers mais à aucun moment elle n'interroge la postérité de cet entraînement "à la Nadia", se bornant à savoir si elle était la vilaine complice du couple Ceaucescu ou seulement une gamine utilisée et terrorisée comme les autres. Aujourd'hui, nous acceptons tous que les tennismen, footballeurs, sprinteurs ou gymnastes de haut niveau se flinguent les articulations ou se dopent pour nous apporter du spectacle et des émotions, sans même y être contraints par un régime autoritaire.

Qu'on ne se méprenne pas en lisant ces lignes, je ne suis pas amère dans ma critique parce que Lola Lafon aurait égratigné une des héroïnes de mon enfance, j'ai simplement été déçue que le roman ne se transforme au fil des pages qu'en un procès. La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon, édité chez Actes Sud en 2014, est malgré tout un roman intéressant pour les questions qu'il pose sur les rapports entre le sport, la politique et société. 

Si vous restez un peu sur votre faim, comme moi, après cette lecture, je vous conseille : 
- Pour un traitement très juste de l'entraînement de haut niveau et de la façon dont le sport (ici la danse) influe sur le corps des femmes, Polina de Bastien Vivès est incontournable. 
- Pour la prouesse d'avoir rendu la sensation ressentie lors de l'effort par l'écriture, Courir de Jean Echenoz, qui rend compte de l'épopée d'un marathonien.

Cette critique s'ajoute au Coin des parents de la bibliothèque du blog. 

2 commentaires:

  1. Mouai ce livre me tente pas !!! Même si en effet le sujet est passionnant entre le sport, la politique.
    Dans un autre registre le monde de la danse classique m'a toujours beaucoup fascine. Comme pour le gym, les danseuses futures étoiles sont mises à mal

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