mercredi 4 mars 2015

Le beurre et l'argent du beurre

"Tu veux le beurre et l'argent du beurre."

Dans la bouche de tes parents, dans la bouche de ton conjoint, dans la bouche de tes amies. Celles qui n'ont pas d'enfant. Et celles qui en ont, aussi.

Parce que cette phrase tu l'entends surtout depuis que tu en as, des enfants. Prononcée par ta patronne, ta RH, tes recruteurs quand tu annonces que tu ne feras pas de présentéisme à partir de 18h. Par les mamans qui ont fait le choix de cesser leur activité quand tu leur dis que tu voudrais plus de reconnaissance au boulot. Par le père de tes enfants quand tu te plains de les trouver énervés et pots de colle le soir après 8h de crèche.

Les Clés, février-mars 2014
Alors quoi ? Tu l'as bien cherché, non ? Pourquoi persister à résoudre le dilemme ? Choisis le camp des gosses, ouvre un blog pour raconter tes états d'âme de femme comblée et fais pas chier. Choisis le camp du boulot, sois hyper occupée, remplis bien tes journées et oublie surtout pas de négocier ta rémunération pour pourrir-gâter tes enfants 5 semaines dans l'année plus les RTT.

Et là tu regardes ta mère. Celle qui était tout le temps là le soir, qui était représentante des parents d'élèves, qui loupait pas un cours de gym, qui bûchait aussi à décoder le DM de maths pour demain 8h. Celle qui te dit aujourd'hui que maintenant que vous êtes grands, maintenant quand j'y repense, maintenant avec le recul... Celle qui te dit qu'elle aurait peut-être fait autrement, autre chose. Et là tu regardes ta mère, et tu te dis que c'est pas possible.

Et là tu regardes ta fille. Elle chouine parce qu'elle est crevée parce qu'elle veut plus faire la sieste parce que maintenant c'est les grands vous savez ils sont 40 dans la même pièce parce qu'il faut les préparer à l'école parce que c'est comme ça. Elle est pénible, brutale, bruyante quand tu sors ton téléphone pour répondre à "un dernier mail après j'arrête". Et tu regardes ta fille à la dérobée quand tu vas la chercher à la crèche après ton sprint d'une heure RER-métro-course-à-pied. Tu la regardes jouer avec ses copains, tu te dis c'est dingue d'avoir des copains alors qu'on est encore un tout petit bébé bordel. Tu la regardes collaborer pour construire des machins en legos jusqu'au plafond et même au-delà, se plier en deux de rire parce que patatra et balancer "eh ben MA Maman elle est au travail" son petit torse gonflé de fierté. Et là, tu te dis que c'est pas possible.

Tu regardes ta mère, tu regardes ta fille, t'en as le tournis de les regarder, t'en as la nausée de cette culpabilité, t'en as marre d'être prise dans cet étau, dans ce dilemme. T'en as marre qu'on te dise que tu l'as bien cherché, toi l'éternelle insatisfaite, toi qui as voulu le beurre, l'argent du beurre. Et te voilà avec le cœur comme dans une baratte.

Je suis amère, étouffée de colère parce que je n'arrive pas à conclure ce texte comme je n'arrive pas à résoudre cette équation entre mon épanouissement au travail et mes enfants. Je ne suis pas en colère contre mon employeur, mes enfants ou la société. Je suis en colère contre moi, parce que je n'arrive pas à l'assumer : je veux le beurre, l'argent du beurre et le sourire (voire plus si affinités...) du crémier.

Je remercie les femmes qui assument pour moi : Marlène Schiappa, Leslie Sawicka, Elisa Gallois, Eve, les mampreneurs... et toutes celles moins réputées qui courent toute la journée, préparent la purée d'une main avec leur smartphone dans l'autre et assurent, quoi... 

1 commentaire:

  1. Superbe article qui nous habite toutes et tous je pense... La culpabilité... Coupable d'être au boulot et de laisser ses enfants à la crèche, coupable d'aimer ça... Avoir envie d'être avec ses enfants quand on est au boulot et avoir envie d'être au boulot quand les enfants nous prennent la tête... Je pense qu'avec le temps on assume et surtout c'est l'entourage qui aide ou non à se sentir sereine. Merci ;)

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