lundi 30 mars 2015

Sido de Colette

Quand j'étais écolière c'était le passage redouté : en CM1, on allait visiter la maison de Colette. Tout avait été gardé en l'état par des passionnés dont les yeux roulaient comme des boules quand nous nous agglutinions autour des vitrines de verre protégeant quelques précieux manuscrit de l'oeuvre du temps. 

Je n'ai donc jamais ouvert un livre de Colette. Je ne sais pas si le but recherché était celui-ci, mais c'était bien imité. Les instits, contraints comme nous à ce passage obligé, nous entassait à 3 classes dans un car pour 1 heure de "chauffeeeeeuuur si t'es champion" aller et 1 heure 30 de "c'est à bâbord" retour. On mangeait des chips en miettes et des tomates croque-en-sel au pique-nique et on traumatisait à vie le gardien de la maison si proprette de l'écrivain avec nos doigts poisseux et nos airs de sales gosses. 

Je ne savais pas. Personne ne m'avait prévenue. Comment aurais-je pu deviner ? 

20 ans après j'ai ouvert le premier livre de Colette de ma vie. Ce n'est pas son premier livre à elle, de vie, d'ailleurs. Je l'ai ouvert sur un malentendu. Lors de la visite subventionnée par le Conseil Général, j'avais plus ou moins entendu que Colette, de son nom de baptême Gabrielle Colette, avait une mère abusive. Pour illustrer le thème du mois, je me suis donc forcée à découvrir le petit texte, Sido, qu'elle lui dédia des années après sa mort. Là encore, j'ignorais ce qui allait se passer. 

Ce que je savais, c'est que Colette venait de Bourgogne, comme moi, et que sa mère était un modèle de la femme de ce pays sévère et calcaire. La Bourgogne, comme moi, elle l'avait quittée à l'âge adulte, comme sa mère lui en fait le reproche dès la première ligne de ce livre : 
"Te voilà bien fière, mon pauvre Minet-Chéri, parce que tu habites Paris depuis ton mariage. Je ne peux pas m'empêcher de rire en constatant combien les Parisiens sont si fiers d'habiter Paris, les vrais parce qu'ils assimilent ça à un titre nobiliaire, les faux parce qu'ils s'imaginent avoir monté en grade."
Ce que la visite de sa maison ne m'avait pas appris, en revanche, c'est que Colette avait quelque chose de bien plus exceptionnel que d'être une femme originaire de l'Yonne, que d'être une femme écrivain, que d'être la deuxième femme membre de l'Académie, que d'être une femme sulfureuse. Ce que Colette a d'exceptionnel réside entièrement dans les quelques 100 pages qui portent le prénom de sa mère. 

Le portrait de Sido, voilà ce que j'étais venue chercher en ouvrant le petit livre. Cette femme je l'imaginais terrorisante : mère de quatre enfants, mariée deux fois, le verbe acerbe et le caractère farouche d'une femme de la campagne. J'ai découvert une mère solaire, les deux pieds enracinés dans la terre dont elle préfère toutes les beautés aux soies mondaines. 

Au fil des pages, Colette tresse les lauriers de sa mère dont le souvenir se mêle à  l'odeur si particulière de sa terre natale. Même quand elle parle de son père, elle parle de Sido, cette femme qu'il a éperdument aimé, au mépris, parfois, de ses enfants et de sa dignité. Sido, celle qui dompte le potager, négocie avec le vent de l'Est pour qu'il épargne ses plantes gorgées de sève, n'a que faire des génuflexions du curé et se voue au culte païen de la nature. Colette chausse ses souliers et se coiffe de l'éternel ruban qui ornait ses cheveux pendant son enfance et se laisse réchauffer par le souvenir radieux de celle qui l'a élevée dans l'observation du monde. 

"Regarde..." est le maître-mot de Sido. Sa fille lui prête le don de pouvoir prévoir le dégel en lisant dans les nuages, de calmer les animaux d'un geste.

Quand je m'ennuyais copieusement il y a 20 ans dans les couloirs de la maison d'enfance de Colette, j'étais loin de m'imaginer que c'est dans cet endroit que j'aimerais conduire mes propres filles. Non pas dans le musée, mais dans cette portion de nature sauvage mais féconde qu'est la Bourgogne terreuse de Colette, et que je me serais inspirée de Sido pour la leur montrer. 

Sido, Colette, édité en 1930 est disponible en Livre de Poche (Hachette, 2004) et dans le tome 3 des Œuvres complètes publiée à La Pléiade (Gallimard, 1991). 

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