lundi 18 mai 2015

Le rat des villes et le rat des champs


Elle ne s'ennuie jamais. Elle fabrique son pain pour la semaine avec de la farine qu'elle a été chercher chez le meunier. Elle ne sait pas ce que c'est que le rayon bio d'une grande surface, la Ruche, ou une AMAP. Elle s'en fout elle a un jardin, un marché, elle connaît des gens qui ont un verger. 

A 4 ans, elle vérifiait les pommes que je ramassais, les tournant prestement dans sa main avant de les balancer dans le panier porté par le chien. Ce chien, un terre-neuve immense, qui me sauvera de la noyade dans le lac à quelques bornes de là quelques années plus tard. Elle regardait si, dans mon inexpérience, je n'avais pas ramassé une pomme tapée ou nichée d'un ver. A 6 ans, avec les mêmes pommes, elle confectionnait des tartes. Rien de plus con qu'une tarte aux pommes, me direz-vous, mais moi, avec mon année de moins, savoir fabriquer une tarte aux pommes de la pâte à la cuisson sans l'aide d'un adulte c'était comme changer l'eau en vin. 

Faire du vin, c'était le boulot de son père. On traînait dans les vignes, on se faisait trois francs six sous en aidant à l'étiquetage des bouteilles, on se pétait les reins et un peu la ruche pendant les vendanges. Je crois qu'on buvait plus qu'on ne coupait de raisin mais il ne nous a jamais remplacé par d'autres vendangeurs plus vigoureux, jamais relégué à la cuisine où sa femme s'affairait à fabriquer de ses mains le repas trois fois par jour pour les 40 travailleurs saisonniers.

A l'adolescence, elle n'a jamais perdu une seconde devant un livre, encore moins devant une télé. Je me souviens de ce job d'été improbable que j'avais dégoté : gardienne d'écluse. Deux mois en pleine torpeur à actionner inlassablement le mécanisme (heureusement automatisé) pour des touristes hollandais joviaux. Je m'emmerdais tellement que j'ai terminé Le Premier Cercle de Soljenitsyne en trois jours. Et elle est revenue de ses vacances les bras chargés de fruits, on cuisinait des tartes, encore, et des confitures, pour les vendre aux marins d'eau douce. Elle avait même mis au point un spectacle de marionnettes pour occuper leurs enfants pendant que l'eau se déversait dans cette lenteur spécifique aux canaux.

Un jour elle est venue me retrouver au bord de l'eau avec son frère aîné pour lequel je masquais difficilement mon attirance. Excitée comme une puce, elle me tire vers la bagnole de leur mère qu'ils ont empruntée : derrière, ils ont tracté un canoë. Pendant une semaine nous avons campé près de mon lieu insolite de travail, pagayé pour aller chercher le pain ou taxer des clopes à l'éclusier d'à côté, réalisé des sculptures en land art, parlé franglais avec les propriétaires des péniches...

Aujourd'hui encore, j'ai du mal à ne pas repenser à ces moments sans un pincement au cœur. Quand elle est venue voir mes deux enfants dans mon appartement parisien sans même un balcon j'ai réalisé combien nous en étions éloignées. Enfin, surtout moi.

Moi, mon parquet, mes moulures, mes deux heures de RATP quotidiennes. Moi, avec mes plantes aromatiques en pot et mes pics de pollution tous les weekends. Moi si pressée de partir à la capitale, une fois le bac, la mention, le billet d'entrée dans la grande école en poche. Sans un dernier regard pour la vie provinciale et son horizon que je croyais étriqué. Moi, qui répète tous les ans "oui oui nous viendront skier chez toi l'année prochaine, quand les filles seront plus grandes". Moi, le rat des villes, qui devrait faire un petit peu plus attention à ménager le rat des champs.

Pour Solenne, LA Solenne, comme on dit chez nous, parce qu'il ne faut pas l'oublier, même si j'en ai perdu, du temps devant les livres, je reste une fille de la campagne, une parisienne mal dégrossie, une cul-terreuse à l'accent qui se remet à traîner légèrement avec un coup de Chablis dans le nez. Jamais je n'ai retrouvé en personne cette même proximité avec la nature, cette connaissance instinctive de ses potentiels. A bientôt, mon rat des champs, l'année prochaine je viens skier. 

Pour aller plus loin : 
Sido, de Colette
En avoir ou pas
De l'art et du cochon
La vieille photo, by Paulette, une Auvergnate exilée à Paris

4 commentaires:

  1. Il est superbe ton article !
    Quelle belle amitié, entre ton rat des champs et toi.

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  2. Merci beaucoup Alicia, malheureusement ces amitiés là, à distance, demandent du temps (et tu devineras au portrait que j'en ai fait qu'elle n'est pas vraiment portée sur les réseaux sociaux)

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  3. Moi aussi je l'adore ton billet ! Je ne suis pas des champs mais j'ai une amie qui habite loin de moi...

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