dimanche 28 juin 2015

Peut-on encore voyager au XXIème siècle ? De Kessel à Tesson

Un jour, une amie proche m'a offert le recueil biographique Ami, entends-tu ? de Joseph Kessel. En voyant ma moue sceptique, elle devina mes pensées : "je sais que tu es une casanière de la lecture, que tu fuis les écrivains voyageurs comme une maladie tropicale, mais tu vas voir, c'est fabuleux". Oui, l'exotisme, ça m'ennuie. Je voyage peu, je ne collectionne pas les photos de moi devant les merveilles du monde ou sur des plages de sable fin, je suis une chauvine des vacances, une locavore des mots, une étriquée du ciboulot.

Mais je me soigne. J'ai donc ouvert le bouquin de Kessel et c'était comme ouvrir une vieille malle oubliée dans le grenier de l'Histoire du dernier siècle. J'y ai trouvé la photographie en sépia d'une Europe qui vivait au rythme des révolutions, un monde dont les distances étaient bien plus grandes puisqu'on s'y déplaçait à dos de chameau, sur le pont d'un bateau ou dans un avion à hélice. Ça m'a foutu le cafard. Comment peut-on voyager après Kessel ? Comment peut-on espérer découvrir quelque chose ? Même cet aventurier par excellence aurait été démoralisé par notre époque mondialisée dans laquelle tout est à portée de clic. 

J'ai fini le bouquin, je l'ai rangé tout au fond de la bibliothèque suffisamment loin pour ne jamais le retrouver et j'ai vite oublié mes vélléités de voyage littéraire. Non mais.

Un autre jour, une autre amie m'a fait livrer un autre recueil, de Sylvain Tesson cette fois-ci, en un simple clic, justement. Elle n'a donc pas pu voir ma grimace à l'ouverture du colis de la multinationale qui deale des livres par-delà les frontières : "un écrivain voyageur, encore un, et en plus né dans les années 70 ! Le pauvre homme, mais que pense-t-il trouver, prouver, explorer ?".

De mauvaise grâce, j'entame la première des quinze nouvelles d'Une vie à coucher dehors. Je l'aime bien ma copine, je ne veux pas la froisser et puis les nouvelles, ça se prête bien aux lecteurs qui traînent des pieds. Je ne peux pas vraiment vous en dire plus sur l'heure qui a suivi. J'ai dévoré le bouquin, je me suis laissée embarquer d'Afghanistan en Grande-Bretagne, d'Europe de l'Est aux Etats-Unis, le tout sans broncher. La fascination, Sylvain Tesson ne la provoque pas par des moyens putassiers. Les aventures échevelées dans des paysages à couper le souffle, c'était bon pour le XXème siècle. Ce qui nous reste à découvrir aujourd'hui, c'est cet instinct irrépressible qu'a l'homme de s'auto-mutiler, d'épuiser les maigres ressources dont il dispose, de se penser plus fort qu'il ne le sera jamais. 

Misanthrope ? On pourrait décemment accuser ce même écrivain qui a décidé de vivre comme un ermite pendant 6 mois sur les rives du lac Baïkal de ne pas aimer les autres. Mais son isolement connaît une faille notable : cet homme, même s'il s'enfuit, même s'il coupe les ponts, juge ses pairs et crie sa colère... Cet homme écrit. Quasiment un siècle après le grand Jeff Kessel, dans notre monde qui paraît si petit, Sylvain Tesson nous montre comment reprendre la route, direction l'Humanité. 

Pour en savoir plus : 
- Joseph Kessel, Ami entends-tu ?, propos recueillis par Jean-Marie Baron, Folio n.4822, Gallimard, 2008.
- Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, Folio n.5142, Gallimard, 2010. 

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