mercredi 15 juillet 2015

Toi, je t'aime pas

Toi, je t'aime pas. 

Initialement je t'ignorais, comme si tu faisais partie des meubles de la maison. Tu étais là avant que j'arrive, il fallait faire avec et essayer de s'entendre au mieux. Tu étais facile à vivre, tu suivais le mouvement. Tu mangeais en même temps que les autres, tu ne rechignais pas à faire quelques efforts pour te mettre au niveau du groupe, un peu trop petit, un peu trop faible, parfois, mais tu restais assez discret. 

Vers la fin de l'école primaire cette relation cordiale mais distante a commencé à déraper. Un jour, tu t'es plains bruyamment aux parents de nos virées dans les vignes avec la bande. Les genoux et les paumes en sang, tu as balancé qu'on avait emprunté la petite moto sans autorisation, ni casque, ni même un pantalon à la place de nos culottes courtes. Faut dire qu'à l'époque, avec les copains, on était persuadés de jouer un remake trash grandeur nature de la Guerre des Boutons, dont tu étais souvent le dommage collatéral. Peut-être que tu en avais marre des bleus, des bosses et des cheveux emmêlés dans les brindilles. Et puis peut-être que la moto, c'était pas l'idée du siècle. 

Quand j'y repense, c'est vraiment à cette période que remonte notre guerre intime. Qui a commencé ? Je dirais que c'est toi, quand tu m'as fait comprendre que faire du foot avec des gars, c'était plus possible. Les contacts, les écarts de puissance, et puis la galère pour prendre une douche après l'entraînement... En fait, à partir de ce moment tu t'es évertué à me faire comprendre que j'étais une fille. Ni toi ni moi ne savions ce que ça signifiait exactement, mais il est clair que pour toi la définition était restrictive. Je n'avais pas le droit de faire tel sport, porter tel vêtement, me comporter de telle façon. 

Je me suis rebellée contre toi et tes perceptions d'un autre temps. Je t'ai convaincu de te couper les cheveux tout courts le jour de la rentrée en 6e. Tes beaux cheveux bouclés qui trahissaient encore des marques de ton enfance... J'avoue maintenant que ce n'était pas, non plus, une super idée. Les années passant je t'ai un peu plus agressé, je t'ai fait boire, fumer, embrasser... Bon je vais pas revenir sur tous nos écarts, tu t'en souviens. A cette époque, j'ai pensé que tu avais fini par lâcher l'affaire. Je ne te voyais quasiment plus, tu traversais le lycée comme une ombre, caché dans des vêtements informes et incolores. 

On aurait pu continuer comme ça. Moi te négligeant, toi disparaissant peu à peu. Je voyais bien à quel point je t'avais abîmé. Tu dormais de plus en plus, tes activités sportives se raréfiaient. Tu ne jouais même plus de piano (en étais-tu seulement encore capable ?). Tu te recroquevillais chaque jour un peu plus dans une coquille imaginaire, tu ne t'autorisais plus rien. 

Après 10 ans à ce rythme, j'ai réalisé que j'avais besoin de toi. Je ne me suis pas réveillée un beau jour en découvrant à quel point je t'avais maltraité, non, c'était bien plus égoïste. Je voulais quelque chose, et il n'y avait que toi qui pouvais me le donner. Il a fallu que je te travaille, que je te brosse dans le sens du poil, que je te fasse des bons petits plats et que je te soigne.

Tu m'as pardonnée, tu m'as donné un bébé.

Je ne t'aime pas plus qu'avant. Je trouve que tu devrais cacher tes jambes, que tes mains vieillissent trop vite, et que tu es vraiment nul en tennis. Il te manque dix bons centimètres et tu réclames tout le temps à manger. Tes cheveux, je les aime bien, même s'ils poussent de plus en plus indomptables, drus et foncés. Je ne t'aime pas, mais je te remercie d'avoir fabriqué pour moi deux nouveaux petits corps parfaitement constitués.


4 commentaires:

  1. Réponses
    1. merci... mais c'est moins une question de beauté que d'être bien dans sa peau. j'ai toujours eu un gros côté garçon manqué, j'ai fait des sports exigeants et du piano, des disciplines qui ne laissent que peu de place au corps "naturel".

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