mercredi 21 octobre 2015

Pégase et Icare d'Alexis Gruss (ou la fabrique à souvenirs)

La jument blanche entre seule. Sans filet, ni selle; sans artifice. Elle foule lentement le sable de la piste, renifle à droite, à gauche, s'avance, confiante, vers les enfants installés au premier rang, étonnés. Les minutes s'étirent en silence. Les projecteurs donnent à la robe de l'animal la couleur de la lune. Le spectacle est fascinant : le cheval en liberté dévoile toute sa force tranquille... Je détourne le regard. 

C'est toi que je regarde, avec tes yeux écarquillés sur cette scène d'une rare poésie. J'ai longuement attendu ce moment, je le savoure mais je suis aussi un peu inquiète.


Un vieil homme passe l'épais rideau rouge et se poste au centre du cercle. Sa seule présence déclenche une course effrénée chez la jument. Après quelques tours elle se dresse sur ses pattes arrières, ses sabots dodelinant au dessus de la tête du dresseur. 

Toi aussi tu étires ton cou, tu te raidis sur ton fauteuil, tes yeux ont envahi ton visage et ta bouche n'est plus qu'un O aussi parfait que la piste au centre du chapiteau. Je me détends un peu. 

Alexis Gruss fait tourner quelques autres jeunes juments autour de lui et quand il salue certaines personnes du public se lèvent. Tu me jettes un œil interrogateur et je t'explique avant le prochain numéro qui est cet homme, le patriarche à la tête d'une illustre famille d'artistes de cirque, dont une partie substantielle évolue devant nous.


Il y a Stephan et son épouse Nathalie, le frère Firmin et la sœur Maud, on les a vus lors de la première partie du spectacle sauter sur le dos d'un cheval lancé au galop. Et puis il y a les jumeaux Alexandre et Charles, qui jonglent avec du feu, en équilibre sur un destrier fou.


Et oui, tout ça c'est une affaire de famille, même les petits enfants prêtent main forte dans le cirque familial. Je ne t'en dis pas plus, les acrobates prennent leur place pour un numéro aérien. Retenue par des lais de tissu, une jeune femme défie la gravité devant toi, petite fille ignorante de ce qu'est le vertige, mais tout de même pas très rassurée par les avertissements des cuivres de l'orchestre .



Après 2h30 de spectacle je guette toujours tes réactions. Tu me dis que tu as eu peur de la chimère mais que ça allait parce que le cheval l'a combattue. Je souris à ce que ton esprit de petit enfant a saisi de cette variation sur les mythes antiques de Pégase et Icare. Pas grand chose, j'imagine. Je me demande si, comme moi, tu as nettement préféré la deuxième partie du spectacle, pendant laquelle les numéros aériens, de dressage et de voltige sont à couper le souffle. 

Parce que c'est bien ça que je cherchais, pour ta première fois au cirque : te couper le souffle. Te faire découvrir l'odeur entêtante des sucreries mélangée à celle de l'écurie. Te faire aimer ce cirque traditionnel et populaire que je retrouve chez Alexis Gruss. Le frisson qui parcourt le public quand le noir se fait sous le chapiteau. Le roulement de la caisse claire qui ponctue les numéros dangereux. Le sourire un peu figé des acrobates lorsqu'ils se tiennent en équilibre sur une pointe de pied 10 mètres du sol. La débauche de brillant et de paillettes. 

J'avise tes joues collantes de sucre et de chocolat, ta petite main serrée sur le gadget lumineux que j'ai consenti à t'acheter, tes yeux dans lesquels la fatigue prend le pas sur l'émerveillement... Cette image de toi se grave dans mon esprit et vient alimenter ma grande bibliothèque de souvenirs. Beaucoup d'entre eux ont été fabriqués dans ce même cirque de la Porte d'Auteuil où je me rendais enfant à l'occasion des fêtes de fin d'année. Certains autres m'ont été légués par ton arrière-grand-père qui défiait le vide entre le sable de la piste et la toile du chapiteau dans sa jeunesse. J'espère du fond du cœur avoir actionné ta propre fabrique à souvenirs.

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