jeudi 12 novembre 2015

Dans les coulisses de la Russie soviétique

Il est parfois difficile de se rendre compte de ce que les mots "totalitarisme" et "dictature" représentent au quotidien. Voici trois romans pour adolescents ou jeunes adultes qui conjuguent l'Histoire de l'URSS au singulier, en décrivant la machine communiste telle qu'elle a été vécue de l'autre côté du rideau de fer.

Françoise Dargent, Le choix de Rudi, Hachette Romans, 2015.
Personne ne donne cher de Rudi. Gringalet et haut comme trois pommes, ce petit dernier d'une famille pauvre qui compte déjà trois filles n'a que la peau sur les os et n'a à peine de quoi la recouvrir pour se protéger de l'hiver glacial de la Bachkirie des années 50. Pourtant, sa professeur de danse croit en lui et lui offre, en plus d'une bonne tasse de thé chaud de temps en temps, une occasion de révéler son talent de danseur. Grâce à ce don unique et à une volonté de travail exceptionnelle, le petit Rudi, moujik mal dégrossi isolé dans une petite ville inconnue d'URSS, va devenir l'étoile Rudolf Noureev mondialement réputée. 
Françoise Dargent fait le choix de nous  présenter Rudolf Noureev lors de son fastidieux parcours pour devenir un des plus grands danseurs du XXe siècle, entre les prémisses de son adolescence et sa vingtaine. En plus de permettre aux jeunes lecteurs de s'identifier à ce héros hors norme, ce choix chronologique nous permet de découvrir la chape de plomb qui étouffait les habitants de la Russie soviétique. Les vingt premières années de la vie de Noureev sont marquées par une atmosphère de suspicion et par les privations. Sa lettre d'inscription à Vaganova, la célèbre école de danse de Leningrad, met plusieurs mois à lui parvenir et est constellée des tampons des dizaines de personnes qui en ont pris connaissance au sein du commissariat à la Culture, du KGB ou autres organisations destinées à contrôler le peuple.


Et ce jeune ambitieux de Noureev leur donne du fil à retordre. A aucun moment on ne tombe pas dans un portrait manichéen de l'artiste assoiffé de liberté se débattant contre les rouages de la machine soviétique. Rudi est un jeune homme prétentieux, sûr de lui et de son talent, qui a peu d'égard pour ses proches et une certaine insouciance vis-à-vis des risques qu'il leur fait courir en défiant l'ordre établi. La description de ce bourreau de travail obsédé par la danse et sa réussite est remarquable. Le temps passe à toute vitesse, mais ce sont bel et bien 10 années de vie que nous raconte l'auteur dans un style qui traduit la rudesse de ce garçon pauvre mal éduqué qui va peu à peu affiner sa sensibilité naturelle envers les arts et devenir un interprète incomparable. 
Un récit haletant de la vie de Noureev dont il ressort que, à l'Est comme à l'Ouest, le "choix de Rudi" est avant tout celui de la danse.

Paul Doswell, L'ombre rouge, Naïve Livres, 2015.
Micha est le jeune fils d'un des secrétaires de Staline. Il vit dans un appartement confortable aux abords du Kremlin et se passionne pour la littérature qu'il espère enseigner une fois devenu adulte. Alors qu'il est encore adolescent, il découvre brutalement les dessous de la Révolution populaire : sa mère, accusée d'être une ennemie du peuple, est arrêtée par le NKVD et disparaît du jour au lendemain. Micha va peu à peu réaliser la puissance de la censure et la peur dans laquelle les Russes vivent. Depuis les couloirs du lycée à son appartement et même dans les rues de Moscou, Micha doit prendre garde à ne pas critiquer le Vojd, le petit père des peuples Staline ou même émettre des doutes envers l'attitude du gouvernement. Alors que l'Allemagne nazie s’apprête à violet le pacte germano-soviétique et conquérir une partie de l'URSS, la tension monte et la vie quotidienne devient de plus en plus dangereuse pour ce jeune moscovite.
Paul Doswell a choisi de nous raconter la vie d'un personnage fictif, mais s'est largement inspiré d'anecdotes ou de témoignages réels. Le niveau social assez élevé de la famille de Micha nous permet d'entrer dans les coulisses du Kremlin en pleine opération Barbarossa, première attaque de la redoutable armée nazie sur le sol Russe. Le roman montre des apparatchiks bien plus préoccupés par leur propre sécurité ou leur volonté de museler le peuple que par la logique militaire. Comment gouverner lorsque la moindre opposition avec Staline peut vous envoyer au goulag ou même vous faire exécuter ? 
Ce récit est un bon support pour se plonger dans la Russie soviétique des années 40 : Paul Doswell utilise le vocabulaire en russe emblématique de l'époque et fait preuve d'un vrai souci de véracité historique. Un roman à réserver aux bons lecteurs à partir du lycée. 


Ruta Sepetys (traduit par Bee Formentelli), Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre, Gallimard Jeunesse, dans la collection Scripto, 2014.
Lina a 15 ans. Elle vit avec ses parents et son frère dans une maison accueillante, remplie des rires et des débats des amis de l’université de son père. Elle connaît aussi ses premiers émois amoureux, se projette dans sa future vie d’étudiante puisqu’elle s’apprête à intégrer une école d’art… Elle mène la vie classique d’une adolescente, en somme. Mais un soir de 1941, la vie telle qu’elle la connaissait est interrompue par une volée de coups sur la porte d’entrée de la maison familiale. Ce soir-là, elle est déportée avec sa famille pour servir de main-d’œuvre dans les camps de travail soviétiques pendant les dix années à venir. 
Ce roman de 400 pages est de ceux dont on ne sent pas les pages tourner. On se retrouve aimanté à la destinée de cette famille brisée par le régime de Staline. La grande force du récit réside dans le point de vue adopté. Ruta Sepetys parvient à se mettre dans la peau d’une jeune adolescente lituanienne sans caricature ni concession. L’histoire qui nous est racontée est bien celle d’une enfant, mais une enfant qui va vivre les pires atrocités. Elle va connaître la promiscuité du wagon à bestiaux pendant six semaines, les travaux forcés dans le froid sibérien, la violence des officiers qui n’hésitent pas à abattre les réfractaires d’une balle dans la tête… Mais elle conserve malgré tout une part d’enfance. Elle s’émeut pour les grands yeux d’Andrius, un jeune Lituanien de son âge. Elle brave les interdits et persiste à dessiner ce qu’elle voit pour témoigner des crimes soviétiques. Elle se raccroche au doux regard de sa mère pour surmonter les épreuves. Le ton est direct, sans mélo, mais touche en pleine poitrine. 
À plusieurs reprises ce récit poignant m’a arraché des larmes. On ne peut pourtant pas lui reprocher d’être larmoyant ni de faire du sensationnel. Ce livre est bien construit, alternant le récit au jour le jour des épreuves subies par Lina et les souvenirs de sa vie d’avant. Il nous pousse à nous poser des questions, non seulement sur les crimes des systèmes totalitaires, mais aussi sur notre vision de l’Histoire. J’ai personnellement assisté à un bon nombre de leçons concernant la dictature soviétique, j’ai peiné à orthographier correctement le mot “kolkhoze” dans mes devoirs, mais je n’ai jamais compris aussi clairement ce qu’était la vie dans les camps de Staline qu’en lisant ce roman. 
Cette lecture forte, parfois violente, est un plaidoyer pour le devoir de mémoire sans pathos, une description des horreurs que les hommes peuvent commettre, mais aussi de leur incroyable instinct de survie.

Pour aller plus loin : 

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