vendredi 4 décembre 2015

Mémoires de guerre

Voilà un mot qu'on croyait relégué aux pages des manuels d'Histoire, aux nouvelles de pays éloignés et aux jeux d'enfants, qui nous explose au visage. La guerre. Elle est présente dans les discours des politiques de tout bord, aux premières pages des journaux, sur toutes les lèvres dans le métro, dans les recoins de nos pires cauchemars. 

La guerre est un souvenir si lointain pour les Français. La génération actuelle de parents n'a probablement jamais connu la guerre au quotidien, mais elle a été élevée dans la mémoire des deux conflits mondiaux qui ont bouleversé l'Europe, regroupant les anciens ennemis derrière une bannière unique qui déclamait fièrement "Plus jamais ça". Pour renouer avec cette volonté d'éloigner la violence de notre quotidien, rien de tel que nous replonger dans les souvenirs et les récits de guerre. Non pour agiter des tissus rouge sang et exciter les peurs, mais pour renouveler ce vœu commun de paix. Une sélection de supports qui évoquent ce délicat sujet avec un

La Grande Guerre, ouvrage collectif illustré par Jim Kay, Hachette Romans, 2015.
Onze écrivains pour onze récits inspirés par celle qu'on appelait la Der des der. Une boussole offerte par son père à son petit à son retour de la guerre, un casque de combattant qui amuse les jeunes générations, un morceau de métal dans un arbre qui ravive bien des souvenirs... Chaque nouvelle a été écrite à partir d'un objet par de grands noms de la littérature pour la jeunesse comme Timothée de Fombelle, Tracy Chevalier, John Boyne, Michael Morpugo...
Récits qui donnent une idée de la Grande Guerre au travers de ceux qui ne sont pas sur le front, mais qui subissent les conséquences de ce conflit dévastateur. Un évoque, par exemple, le retour du père du narrateur, lieutenant étoilé de la Royal Army, après des années de guerre sur le continent européen. Le texte reprend les tournures un peu maladroites d'un jeune enfant en plein monologue. On devine à travers les digressions de ce jeune garçon que son père n'est pas revenu comme le beau militaire dont sa mère était éperdument amoureuse, mais comme une gueule cassée, nom donné aux soldats défigurés par les tirs d'artillerie. La finesse du récit, représentative de bon nombre d'autres nouvelles du recueil, tient à ce que la guerre y est évoquée comme en filigrane. La guerre de 14-18 a été vécue dans les tranchées, mais également partout en Europe, au sein des familles décimées, dans des quartiers traumatisés par les bombardements...
Les illustrations en noir et blanc de Jim Kay sont particulièrement poignantes. Les images nous apparaissent en ombres chinoises, comme si elles incarnaient le rapport que nous avons avec cette guerre lointaine, mais dont les souvenirs résonnent encore partout en Europe.
Les lecteurs seront plus touchés par certaines nouvelles en fonction de leur sensibilité, mais on peut dire que ce recueil aborde le thème de la Grande Guerre d'une façon qui séduira les adolescents, en particuliers les lycéens. La guerre y est évoquée au travers d'histoires d'individus dont les vies ont été profondément bouleversées, loin des logiques géopolitiques ou des récits de combat.
Une belle lecture à savourer en plusieurs fois. 

Les Grandes Grandes Vacances, Les Armateurs et Blue Spirit Studio, 2015
Disponible en DVD (France Télévisions) depuis juin 2015.
Ernest et Colette passent leurs grandes vacances chez leurs grand-parents quand la guerre vient rompre leur tranquillité. Août 1939 : la Seconde Guerre Mondiale éclate en Europe. Pour les deux jeunes enfants, cela signifie qu'ils doivent rester en sécurité à la campagne, éloignés de leurs parents et des dangers. Mais même quand on est un enfant que les adultes essaient de maintenir dans l'illusion de profiter de congés un peu plus long que prévus, des "grandes grandes vacances", la guerre est une réalité qui se rappelle insidieusement aux esprits les plus innocents.
Le dessin animé diffusé par France Télévisions à partir du mois d'avril 2015 aborde la question difficile de la guerre et du deuil avec un public jeunesse. Le pari est de taille : alors que les dessins animés sont de nos jours de plus en plus aseptisés, nous voici face à une oeuvre qui se confronte à des problématiques difficiles et qui fait le choix du long format : les aventures des deux frères et soeurs et leur bande d'amis sont racontées en dix épisodes de 26 minutes qui demandent d'être visionnés dans l'ordre et régulièrement. 


La véritable réussite de ce programme, initié par Delphine Maury, est de se conformer aux témoignages réels de ceux qui furent des enfants pendant la Seconde Guerre Mondiale, et qui ont vécu des aventures similaires aux héros du dessins animés entre insouciance de l'enfance et cruauté de la guerre. 

Manon Pignot, La guerre des crayons. Quand les petits Parisiens dessinaient la Grande Guerre, Parigramme, 2004.
Les événements récents ont laissés bien des parents perplexes quant aux réactions de leurs enfants, parfois très crues, alors qu'ils pensaient les avoir éloignés des images choquantes des attentats. Le parallèle peut paraître exagéré, mais ces réactions peuvent faire écho à l'ouvrage fascinant de Manon Pignot, La guerre des crayons. L'historienne a étudié un fond d'archives aussi rare que précieux : des dessins des écoliers de Montmartre réalisés entre 1914 et 1918. 
Au travers de son étude, Manon Pignot montre comment les discours des adultes, en particulier dans un contexte de propagande officielle visant à la mobilisation des combattants mais aussi de l'arrière, influent sur le monde des enfants. Son analyse, croisée avec celle du pédopsychiatre Roland Beller, apporte un éclairage intéressant sur la place des enfants dans une société en crise. Il est assez déstabilisant de constater la facilité apparente avec laquelle les enfants dont les propres pères sont en guerre réinvestissent la peur ou le deuil en dessinant des scènes guerrière ou en jouant à leur tour "à la guerre" dans les rue de Paris.
Il est difficile de ne pas trahir l'intelligence du travail de Manon Pignot simplement en essayant de le résumer. On ne peut que conseiller cet ouvrage à tous ceux qui s'intéressent aux cultures enfantines.

Pour aller plus loin : 

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