vendredi 22 janvier 2016

Souliers rouges au Théâtre Dunois, la pièce qui règle son conte à Andersen.

Hans Christian Andersen est l'auteur danois le plus réputé dans le monde et pourquoi ? Pour avoir traumatisé des générations d'enfants depuis 1832, date à laquelle il trouve malin de publier un recueil d'atrocités aux titres trompeurs : "La petite sirène", "La petite fille aux allumettes" ou autres récits tout droit sortis du registre gore dans lesquels de tendres marmots, après une vie passée dans la pauvreté et la souffrance meurent sans autre forme de procès.


Dans le spectacle présenté au Théâtre Dunois jusqu'au 31 janvier, c'est l'arrière-petit-fils, Tristan, qui s'attèle à faire perdurer l'entreprise familiale "spécialisée dans la cruauté" en nous présentant le conte "Les souliers rouges".

Consultez la version intégrale sur le site de la Bibliothèque Nationale de France
"Les souliers rouges" est un des contes emblématiques d'Andersen, de ceux qui nous font nous demander à chaque ligne "mais pourquoi est-il aussi méchant ?". Karen, une petite va-nus-pieds, vit dans une telle indigence qu'elle n'a justement même pas de souliers à se mettre et se balade donc, pieds nus, jusqu'à ce qu'une bottière prenne pitié d'elle et lui confectionne une vilaine paire de souliers rouges avec des chutes de cuir. Si les guêtres apportent un certain confort à sa misérable existence, le père Andersen n'en a pas fini avec la donzelle : le jour même où elle chausse ses souliers, sa mère meurt. Et l'innocente, raccompagnant sa maman jusqu'à sa dernière demeure, ses chaussures rouges claquant sur le chemin du cimetière, ne se dit pas qu'il y a peut-être un truc qui cloche avec cette nouvelle pièce clinquante de sa garde-robe famélique et que ce n'est que le début de ses malheurs...
 Katherine Cameron, She Danced Through in the Dark Wood, autour de 1910. 

Bref, par la suite, la jeune enfant est recueillie par une dame de bonne famille qui estime que les godasses écarlates sont du plus mauvais genre et les brûle. Mais la petite n'en démord pas. Elle profite de la vue déclinante de celle qui l'a recueillie pour acheter de nouveaux souliers écarlates. Alors que la vieille dame est alitée, elle en profite pour aller au bal faire bon usage de ses chaussures vernies et s'essaie à quelques pas de danse. 
Lorsqu'elle revient au logis, c'est dans un cercueil portés par des voisins qu'elle croise sa bienfaitrice. Bien que tiraillée par le remords, elle ne peut s'empêcher de danser : ses souliers la forcent à effectuer pirouettes et ronds de jambe et l'emportent dans la forêt. 
On pourrait penser qu'il s'agit là d'une fin éloquente pour enjoindre les enfants à résister à la tentation, mais non ! Figurez-vous que le conteur n'est pas encore repu des souffrances de la pauvre enfant : n'en pouvant plus de ces valses, gigues et rigodons, elle supplie un bûcheron de lui trancher les pieds pour se délivrer de ces terribles godillots. Et devinez quoi ? Elle n'est pas pour autant libérée de leur emprise puisqu'ils la poursuivront jusqu'à ce que le Ciel l'accueille en son sein. 
Sympa. 



La version présentée pour les enfants à partir de 6 ans est un peu simplifiée. La vieille dame devient une méchante marâtre qui ne supporte pas les souliers de sa fille adoptive qui lui rappellent la vraie mère de la petite. Sophie (et non Karen dans la version originale) est d'ailleurs une véritable innocente qui subit la maltraitance de sa belle-mère. L'idée de Tristan Andersen est  néanmoins la même que celle de son aïeul : la petite va souffrir ! Foi de conteur ! 
Mais les personnages de la pièce ont-ils envie de se faire maltraiter ainsi sous prétexte que les contes d'Andersen sont diffusés de génération en génération depuis le XIXe siècle ? Ç'en est trop pour la petite qui se retourne contre le conteur et lui réclame ce que tout personnage mérite : un peu de bienveillance, une vie confortable et une mère aimante. 


Aurélie Namur signe le texte et incarne la petite fille qui refuse le piège tendu par Andersen
Il ne faut pas croire que cette réécriture est l'occasion d'édulcorer ce conte traditionnel pour protéger les sensibilités contemporaines des jeunes spectateurs. L'affrontement est certes burlesque, mais bien réel, et, pour tout vous dire, la hache fait effectivement partie des accessoires de scène. 

Le résultat est résolument drôle et surprenant. La mise en scène accompagne bien le glissement de l'histoire telle qu'on l'attend à la révolte des personnages. Ceux-ci adoptent des attitudes assez outrancières qui ne laissent aucun doute dans l'esprit du jeune spectateur : la marâtre prend effectivement le partie de la petite, et le conteur devient le "méchant" de l'histoire. 

Le spectacle sera apprécié des enfants qui connaissent déjà bien l'univers du conte et qui ont un certain recul vis-à-vis de sa violence, à partir du cours préparatoire dans l'idéal. Les parents trouveront quant à eux un cas de conscience intéressant sur leur propre rapport aux contes et aux scènes explicites qu'ils exposent aux yeux de leur chère progéniture. Tous ressentiront un plaisir jubilatoire à régler son compte/conte à Andersen qui a causé tant de peurs nocturnes... Mais aussi tant de plaisirs de lecture. 

Souliers rouges, tragi-comédie pour petite fille et marâtre, est un spectacle pour ceux qui aiment se faire peur, interprété par les compagnies Agnello et Les Nuits Claires sur un texte d'Aurélie Namur et une mise en scène de Félicie Artaud du 20 au 31 janvier. 

Horaires, tarifs, réservations et informations pratiques sur le site du Théâtre Dunois (Paris 13e) sur lequel vous découvrirez une programmation de qualité pour les enfants de 2 à 12 ans. 

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