mercredi 11 mai 2016

La panne

Récemment, un de mes petits boulots d'été m'est revenu en mémoire. J'avais été recrutée pour garder l'exposition d'art contemporain organisée tous les étés dans la nef de l'église de mon village. Je travaillais tous les après-midis, enchaînant la lourde tâche d'ouvrir la porte en bois de l'église, m'asseoir sur une chaise et compter sur un cahier à carreaux les quelques visiteurs et les nombreuses mouches qui daignaient passer le seuil de la bâtisse d'un intérêt architectural quelconque en plein mois d'août. 

Si je me suis souvenu de ce moment, c'est parce qu'il a marqué la fin d'une période très difficile pour moi. Pendant de longs mois, quasiment trois années, je n'ai pas lu. 

Moi, la petite fille qui consumait les lignes comme si elle les brûlait par son avidité. La couche-tard qui planquait une lampe électrique sous sa couette pour s'enfiler les thrillers de Stephen King. La pré-ado qui demandait des livres de Bernard Henri-Lévy pour Noël (chacun a droit à ses erreurs de jeunesse...) et qui notait de longs passages de La vie devant soi ou même de Zola sur ses agendas de collégienne. La boulimique de livres et de Golden Graham's qui avait inventé un système savant pour lire et tourner les pages en mangeant. 

Et bien moi, je n'ai pas ouvert de livres pendant de long mois, jusqu'à ce que ce petit boulot m'enferme dans mon église pendant que mes copains allaient s'ébrouer dans la rivière où nous tentions de refroidir nos ardeurs adolescentes. J'ai recommencé doucement, comme un accidenté réapprend à marcher. On m'a prêté un tome de Lapinot, puis trois autres. Peu à peu je me suis réhabituée à lire, et c'est comme si je n'avais jamais arrêté. A la fin de l'été j'avais largement rattrapé mes années de retard, et je lorgnais sur les missels quand j'ai été enfin libérée par le dernier retentissement du clocher de l'été.

Et pourtant, j'avais bien arrêté. Et depuis plusieurs semaines, j'ai de nouveau arrêté. Je reçois des livres, j'empile ceux qu'on m'a offert ou que j'ai commandé chez ma libraire, mais tous me tombent des mains. Chaque ligne me semble futile, je peine à prendre au sérieux les enjeux d'une histoire, qu'elle soit réelle ou inventée. Alors que je pèche souvent par bovarysme et que je m'esquive dans les toilettes pour terminer un chapitre discrètement, je ne ressens aucune empathie pour des personnages qui me donnent l'impression de n'être pas plus épais qu'un feuillet de Pléiade.

Gênant, quand on tient un blog littéraire, n'est-ce pas ?

Et bien pas tant que ça. Avant que la panne ne survienne, j'avais senti comme une lame de fond monter en moi, devenue courant contraire au fil des salons et des présentations de nouveautés littéraires, à mesure des pinces-fesses et des séances d'auto-congratulation. Plus ma bibliothèque se remplissait, plus une petite idée se faisait sa place dans mon esprit, jusqu'à l'inonder complètement : est-on obligé de lire ?


Imaginons qu'un enfant ose déclarer qu'il n'aime pas lire. Ses parents risquent d'être convoqués par son enseignant :
"Vous savez bien que le goût de la lecture s'apprend dès le plus jeune âge! Même chez McDo vous pouvez troquer le jouet qui le fait rêver pour un livre ! A quoi pensez-vous ? Il s'agit de l'avenir scolaire de votre enfant qui est en jeu, enfin ! Et je ne parle pas que de ses résultats scolaires mais de sa curiosité pour le monde, pour les autres, pour la vie. Je vous le dis comme je le pense, un enfant qui ne lit pas de nos jours est un candidat idéal pour un voyage en Syrie ! Ce n'est pas ce que vous souhaitez, n'est-ce pas ?"
Ils repartiront la queue entre les jambes, la brochure pour un abonnement à l'école des loisirs entre les mains, et la tête pleine de propositions de chantage et de menaces en tout genre pour que ce satané gamin ouvre au moins un bouquin.

Cette dernière année, j'ai beaucoup entendu les professionnels de l’Éducation Nationale, des médias, de l'édition jeunesse et des différentes institutions de la culture cultivée fustiger ces générations qui ne lisent pas, ces parents qui n'achètent pas de livres à leur gamin, répéter cette petite condescendance quotidienne qui se meut si facilement en humiliation. 

J'ai tellement entendu qu'il fallait forcer les enfants à lire, que j'ai arrêté de le faire. Dans chaque nouveau livre reçu j'ai perçu la preuve de l'existence de cette tyrannie de l'"entre-soi", de la meilleure façon de penser des bien-pensants qui croient que si on lit, on développe son esprit critique.

Ces derniers mois, une faille s'est réveillée en moi, en même temps qu'une colère sourde. Quand, adolescente, j'ai arrêté de lire, je l'ai fait au lendemain d'un cours de Français en seconde. J'avais attendu longtemps de me retrouver enfin dans cette classe où on étudierait les textes en profondeur. Le lycée je le voyais comme une libération, l'endroit où tu pouvais enfin exprimer des pensées personnelles sans être regardé de travers. Manque de bol, ma prof était une conne. Le recul des années ne modère pas mon jugement : je suis tombée sur une première de la classe, scolaire, sans imagination, terrorisée par l'idée même d'un dialogue avec ses élèves qu'elle maintenait dans l'ignorance crasse du cours appris par cœur. Elle nous a demandé de lire Madame Bovary, j'ai refusé par rébellion, et je n'ai pas ouvert un livre jusqu'à ce fameux été ecclésiastique, plusieurs années après.


Aujourd'hui, pour atténuer ma colère, je me répète une phrase que François Place a prononcé dans le marasme du dernier Salon du Livre de Montreuil. Alors qu'on s'interrogeait de façon grandiloquente sur le rôle si important de la lecture dans la société, cet artiste sans égal ni prétention a rappelé que la contemplation d'un album, c'était, pour beaucoup d'enfants qui n'y avaient pas accès, comme la contemplation de la nature. En me remémorant cette phrase, je réalise que c'est bien cette lecture qu'il faut défendre, celle qui ne nous permet pas de nous élever au-dessus du monde, mais bel et bien de le regarder comme objet, et prendre conscience de soi comme sujet. Comme lecteur du monde, puis acteur. Exactement ce qu'offrent ces moments où on regarde l'eau d'une rivière tourbillonner dans un ressac ou un petit chat frémir dans son sommeil.


Si vous sentez parfois la colère vous étouffer, je vous conseille vivement la lecture d'un livre de François Placequi, s'il le voulait, pourrait apaiser les guerres d'un simple coup de pinceau. Je vous recommande également ce livre adorable de Didier Lévy, A bas la lecture ! (Oskar, 2015) qui se met enfin à la place des enfants qui n'aiment pas lire et à qui on rétorque beaucoup d'âneries !
Enfin, je vous dirais de lire Madame Bovary qui compte parmi mes plus belles expériences de lecture.

* Notamment Le sourire de la montagne (Gallimard, 2013), dont est issue l'image ci-dessus, qui raconte la destruction en 2001 des bouddhas de Bamyan par les Talibans. 

1 commentaire:

  1. Joli texte, comme toujours...
    Même pas un petit mot sur "Comme un roman" ?
    "Ne pas lire", le premier droit imprescriptible du lecteur. Chacun ses amours de jeunesse ;)

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