samedi 2 juillet 2016

Allez les...

Tout avait commencé avant même ma naissance. 
Celui qui allait devenir mon père traînait autour du centre de formation, chopait des bribes d'entraînements, renvoyait des balles ou conduisait les jeunes joueurs chez eux dans sa 2CV bleue du même ton que l'écusson du club. 

A ma naissance, j'étais une fille. Manque de pot pour mon père, je devais le rester. Pour ne pas le décevoir totalement, j'ai embrassé la culture familiale. J'ai mangé des sandwiches à l'omelette et aux chips sur des gradins de béton glacial. J'ai arrêté de compter les hématomes et les blessures sur mes tibias après l'entraînement du mardi soir. J'ai peinturluré mon visage de bleu et blanc et même une année j'y ai ajouté du rouge . J'ai discuté des heures d'une décision fallacieuse d'arbitre comme s'il s'agissait d'une affaire politique. 

Quand mon petit frère est entré au même centre de formation qui mettait des étoiles dans les yeux de mon père des années auparavant, je me suis sentie libérée de cette charge. J'entrais au lycée, je me pensais plus maligne que tout le monde et je trouvais que lire André Gide était incompatible avec le fait de se casser la voix en hurlant des slogans guerriers. 


Contrairement à mon père au même âge, j'ai découvert le centre de l'intérieur. J'ai fait la connaissance d'enfants qui n'avaient pas l'âge de travailler mais qu'on avait pourtant "recrutés". J'ai constaté que certains étaient plus rémunérés que leurs propres parents. Et que d'autres, à 13 ans, n'avaient pas vu les leurs depuis déjà deux ans. 

Ces gosses élevés dans l'esprit de compétition sont devenus jeunes adultes sans d'autres repères que celui qu'offre un contrat pro à plusieurs zéros. Ils ont progressivement été les beaufs dans leurs bagnoles clinquantes à la sortie du lycée qui sortaient avec la plus vulgaire de la plus bonnes de tes copines.

Le ballon rond est devenu pour moi, année après année, un des symptômes de notre société superficielle. Les parties de foot entre copains se faisaient rares, je ne chaussais plus de crampons depuis que ma puberté m'avait fait fuir les douches collectives et je jaugeais  d'un œil mauvais mes proches qui étaient capables d'hurler de colère devant le petit écran lors des défaites de leur équipe. 

Et puis l'Euro est arrivé. 
Au départ j'ai adopté la posture habituelle  de défi. Encore une fois, je me suis cru plus maligne que les autres parce que je n'arborais pas les mêmes couleurs.
Il y a deux semaines, j'ai croisé partout dans la ville des enfants aux couleurs du drapeau national. Ce qui m'aurait arraché un soupir de mépris il y a quelques années m'a réchauffé le coeur. Peut-être est-ce à cause des derniers mois douloureux que nous avons vécus dans notre pays. Peut-être est-ce parce que j'ai à mon tour des enfants. Peut-être est-ce d'avoir lu l'article de mon amie.
Tout m'est revenu d'un coup. La joie immense de recevoir un maillot rouge floqué du 7 de Canto pour Noël. Le plaisir simple de se retrouver au bar pour commenter à voix haute les matches dont nous ne voyions de toute façon que la moitié. Rien que la satisfaction de mettre un but au baby-foot !

Alors demain, je vais m'autoriser à redevenir la petite fille dont le premier projet de carrière était "footballeuse professionnelle", qui ouvrait avec avidité ses pochettes Panini et qui enregistrait des commentaires sportifs sur sa radio-cassette Playskool. Demain, pour la première fois depuis bien longtemps, je vais probablement crier un timide : 

Allez les Bleus !

Pour aller plus loin : 

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