mardi 23 août 2016

Et au milieu coule une rivière

L’homme ronchonne et plie ses gaules. C’est certain, maintenant il ne prendra plus rien.
Il toise la dame enveloppée qui lui parle fort, comme s’il était un gamin. Ah non, c’est pas à lui qu’elle s’adresse, mais à son chien, un petit toutou à sa mémère relié à une laisse elle-même attachée à un siège dépliant, les quatre pieds dans l’eau peu profonde.

L’eau se trouble, la chaise grince, et se sont deux pieds blanchâtres et boudinés qui se tordent sur les caillasses. Un soupir bruyant :

« On est pas bien là, mon bébé ? »

Cette fois encore, il sait bien que ce n’est pas lui qu’elle appelle de ce petit nom idiot, mais ce satané clébard qui fait fuir les gardons un peu plus bas dans le courant.

Là-bas, à quelques mètres, ils se cognent contre les filets multicolores des épuisettes, provoquant les cris hilares d’une dizaine de mômes en équilibre sur des cailloux vaseux. Les plus âgés d’entre eux se découragent vite de leur maigre pêche et abandonnent la vie de Robinson pour se livrer à un concours de ricochet.

L’homme avise la technique des gamins : ils auraient besoin de quelques conseils pour choisir les pierres qui vont bien, celles qui glissent à la surface et rebondissent de près d’un mètre comme si elles ne pesaient rien. Bien plats mais surtout pas trop petits !
Il entend encore les sermons de son Tonton concernant la bonne courbure du coude à adopter si on voulait atteindre l’autre rive. Ah Tonton… ça fait un moment qu’il l’a atteint, son autre rive, ce pauvre bougre ! Pas dit que les cailloux pèsent quoi que ce soient, là-bas.

« Non mais ça va pas la tête ?! »

Un cri l’arrache à ses pensées. Une jeune femme traverse l’eau à grandes enjambées pour récupérer un bébé joufflu visiblement en quête de sensation. Le petit bonhomme avait envie de frais, on dirait ! Il a plongé les fesses à l’air, la tête la première ! « En voilà un qui sait profiter de la vie », se dit l’homme alors qu’il jalouse le petit qui se rassure contre la poitrine de sa maman.

Un petit coup d’œil vers sa compagne manque de le faire plonger dans un cafard saumâtre. « Allez, je vais me baquer ». Elle est fraîche, mais ça requinque. En deux trois brasses la brûlure de se dissipe comme le bruit des plagistes. Un gosse installé dans une chambre à air de tracteur se laisse porter par le faible courant. Les clapotis discrets qu’il provoque du bout de ses pieds masquent à peine les petits rires d’un couple caché derrière les roseaux.

Alors qu’il fait la planche, l’homme sent les poissons lui caresser les pieds comme s’ils lui pardonnaient d’avoir voulu les attraper plus tôt dans la matinée. Sans résistance ni effort, il se laisse porter par des litres d’eau et il se demande pourquoi il n’en fait pas de même avec les minutes qui le conduisent inexorablement depuis sa naissance jusqu’à sa fin. Il se dit que ça serait bien de faire la planche sur le temps.

Un éclat de rire le sort des méandres philosophiques dans lesquels il surnage. Un groupe d’Hollandais fait ses débuts en canoë. Ça a pas l’air gagné pour les J.O. mais au moins ils s’amusent. L’homme est touché par l’idée que ces jeunes gens aient fait tout ce chemin pour s’ébrouer dans le même ruisseau que lui qui est né à quelques bornes de là.

Il plonge dans l’eau pas si claire que ça et se sent tout à coup au centre même de quelque chose de plus grand. Entre son enfance et sa vieillesse, entre ses aïeux et les gamins, entre l’amour fou qu’il ressent toujours pour son épouse et son agacement du quotidien. Il devine qu’il partage la même vie que les autres, et ça lui fait du bien.

Il remonte à la surface et contemple sa vie comme s’il la voyait avec ses yeux d’enfant. Une vie pleine de promesses, de rencontres, de déceptions, et de pardons.

Une vie comme un pays au milieu duquel coulerait une rivière.


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