lundi 31 octobre 2016

Sauvages

Deux romans qui traitent de sujets tout à fait différents mais qui nous offrent tous deux l'occasion de réfléchir sur ce qu'on appelle le "sauvage". 


Dans la forêt gelées, le prédateur rôde. Il repère sa proie et la pauvre n'a aucune chance dans le rapport de force qui l'oppose à son ennemi naturel. Le sang coule à flots. 
Cette scène qui ouvre le roman est probablement d'une grande sauvagerie et révèle la grande violence du monde qu'on dit sauvage, celui des animaux sans maître qui survivent encore, ça et là, dans les lieux les plus reculés de la planète. Le tigre qui vient de s'attaquer à une biche dès les premières lignes du livre est un des derniers de son espèce, et pour cette raison il concentre sur lui bien des convoitises. 
Sa beauté sauvage fascine les humains qui vivent comme lui aux confins de la Russie, à la frontière de la Chine friande son pelage, mais aussi de sa chair, de ses crocs... de tout ce qui pourra donner à l'Homme la force animale à laquelle il aspire. Parmi les humains qui tournent autour du tigre, tous ne sont pas obsédés par l'idée de le mettre à mort. D'autres, comme la jeune Felitsa et sa garde-chasse de mère, ont comme une promesse qui les lie à la taïga : celle de préserver la vie sauvage qu'elle accueille.
Mais comment protéger ce qui échappe à tout contrôle ? Les tigres fuient les hommes, qu'ils soient bons ou mauvais, comment les repérer sans les mettre en danger ? Comment composer avec la nature qui peut être aussi précieuse que dangereuse ? Felitsa, en même temps qu'elle apprend tout juste à devenir une jeune femme, devra tirer de difficiles enseignements de "l'école de la taïga", cette école de la vie, mais aussi de la mort, où on apprend que le plus sauvage n'est pas forcément celui qui fait couler le sang en début de roman. 
Xavier-Laurent Petit nous offre un voyage littéraire sans maniérisme dans une Russie profonde et inhospitalière où les humains peinent à trouver leur place entre les rudes hivers et les étés étouffants. A l'âge de Felitsa, cette difficulté est décuplée, et cette fois encore, l'auteur ne tombe pas dans les poncifs des affres rencontrés par les adolescents. Il effleure le sujet à demi-mots, décrit une jeune fille qui donne l'impression d'être sensible aux beautés de la nature et de la poésie, mais qui donnerait beaucoup pour être comme ses amis et profiter de la vie avec futilité. Vous l'aurez deviné, la jeune femme va découvrir un monde bien plus violent que celui promis par les magazines et les dessins animés de Walt Disney, mais également bien plus puissant. 
Ce roman est à la fois une réflexion philosophique sur la place de l'homme dans la Nature et une course-poursuite haletante. Il échappe largement à l'exercice de la chronique, déborde des cases dans lequel on voudrait le ranger, comme souvent le font les véritables oeuvres littéraires qui ne demandent qu'à être découvertes par leur lecteur. 
Un roman intense à vivre à partir de 11 ans.


Moï et Reuben sont encore très jeunes et apeurés, mais il est temps pour eux de quitter leur clan pour se livrer au voyage qui va confirmer la place du premier comme chef et du second comme sorcier. Il en est ainsi depuis des générations : les fils succèdent à leurs pères, mais doivent faire leurs preuves en allant chercher le Coquillage comme l'énonce la Parole Sacrée. C'est elle qui explique le désir du Dieu, qui raconte aux hommes ce qui a été et ce qui sera, qui les guide dans ce monde où il faut toujours chasser ou cueillir pour manger, fuir le froid ou les dangers, se déplacer pour ne pas être vulnérable. Malgré toute leur volonté de reproduire la tradition de leur clan du Centre du Monde, Moï et Reuben vont se heurter à de grandes différences entre la prophétie censée les guider et la réalité du monde qu'ils parcourent. Au fur et à mesure de leur voyage, ils font la rencontre d'autres humains qui semblent avoir des explications totalement différentes des leurs aux changements de la nature qui les nourrit et les met en danger tout à la fois. Et si, au lieu de trouver le Coquillage Sacré qui fera de lui un chef, Moï découvrait la connaissance du monde qui fera de lui le premier des être humains maîtres de la nature ? 
Ce voyage initiatique décrit très subtilement les avancées progressives des premiers hommes pour survivre dans ce monde. Moins bien armés que les animaux, ces derniers ont du apprendre à dompter le silex et le feu, à construire des abris mais surtout des relations sociales solides pour assurer la pérennité de leurs clans. Par ses différentes rencontres, Moï réalise que, si son peuple est réputé pour ses chasseurs, il ne possède qu'une faible connaissance des choses de la nature, pour la bonne et simple raison qu'il est toujours en mouvement. En rencontrant d'autres hommes qui ont été contraints d'arrêter leur course folle après le gibier ou pour fuir les éléments, il découvre qu'on peut mesurer le temps en fonction de la course du soleil, que des arbres naissent de l'endroit où on a planté un gland, qu'il est parfois plus utile de laisser deux chèvres avoir des petits que les manger immédiatement... Peu à peu, Moï va passer du statut de chasseur-cueilleur à celui de sédentaire, éleveur et semeur. 
Ce roman à destination des collégiens est bourré de réflexions sur le passage de la vie "sauvage" à la vie en société. On y rencontre l'importance de la tradition orale dans ces tribus constamment en mouvement, leur relation particulière avec la nature qu'ils ne domestiquent pas. A une époque où beaucoup prônent le retour à la terre, l'expérience des premiers hommes nous ouvre à beaucoup de réflexions qui sont accessibles même à partir de 10 ans !
Un récit subtil et foisonnant qui mériterait un accompagnement pédagogique en classe ou à la maison pour révéler toute sa richesse.

Pour aller plus loin : 

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