lundi 19 décembre 2016

Invitations au voyage

Parfois, on hésite à faire la chronique de certains ouvrages, non pas parce qu'on a peur qu'ils ne plaisent pas, mais parce qu'on risque dangereusement d'en abîmer la magie en les évoquant. Je vais tout de même essayer de partager mon émotion pour ces deux ouvrages qui sont chacun des invitations au voyage. Pas seulement un voyage au travers de la Terre, à la découverte des autres et de leurs cultures, mais bel et bien un voyage vers la contrée infinie de l'imaginaire, vers le plaisir de la lecture, une invitation au voyage vers un bout de soi. 



Angel est un jeune indien métis vendu comme esclave après la disparition de sa mère. Alors qu'il semble de plus avoir d'espoir de se sortir d'une vie de labeur et de souffrance, il s'embarque clandestinement sur un vaisseau français, le Neptune, chargé de découvrir des terres encore inconnues et en prendre le contrôle au nom de Louis XV. Le navire va effectivement découvrir un territoire en apparence vierge, mais bel et bien occupé par la tribu des Woanoas qui va prendre en otage le jeune indien ainsi qu'un vieux savant vénitien membre de l'expédition. Pendant quelques mois, les deux personnages forts différents vont découvrir et étudier les moeurs de ce peuple occupant un territoire glacial et peuplé d'animaux marins fantastiques. A l'occasion de leur captivité, Angel et le scientifique vont rencontrer une culture chamanique dans laquelle la survie de l'homme est conditionnée à son rapport aux esprits mais aussi à la Nature.
Ce récit d'aventure de François Place nous fait voguer sur le fil ténu entre le documentaire et le merveilleux. Précisément renseigné, ce maître de l'illustration délaisse ses pinceaux mais décrit les manoeuvres sur le bateau, les attaques de baleines tueuses ou les rituels Waonoas avec une telle justesse qu'on se croirait en train de contempler une de ses aquarelles. Nous embarquons avec Angel pour un voyage dangereux mais fascinant duquel on ne ressort sûrement pas indemne. François Place nous dépayse, nous fait expérimenter le froid violent des Terres australes et les difficultés de l'équipage, la violence de la chasse et des relations humaines et... nous ramène chez nous. Le livre se termine sur les rives de la Méditerranée, à Venise, dans le cabinet du scientifique Corvadoro. Celui-ci a hâte de dévoiler la carte qu'il a établi des terres découvertes quand, à son grand étonnement, il réalise que ses travaux ont tout simplement été effacé par quelque intervention mystérieuse, comme si cet endroit n'avait jamais existé sur Terre, mais seulement dans un monde merveilleux qui ne peut être retranscrit pour les Hommes. Le lecteur, en fermant ce roman, se trouvera dans le même état d'hébétude que le savant : les émotions qu'il aura ressenti pendant sa lecture sont bien réels, peut-être aura-t-il même éprouvé un certain mal de mer à bord du Neptune... mais tout ceci n'est qu'un aperçu d'un monde qui n'existe que dans les pensées de François Place. Cet explorateur des contrées de l'imaginaire nous fait l'honneur d'en laisser des pistes et des cartes tracées ça et là au coeur des ses ouvrages. 
Une aventure passionnante à vivre à partir de 12 ans et encore longtemps après cet âge. 

Anne Brouillard, La Grande Forêt : le pays des Chintiens, l'école des loisirs dans la collection Pastel, 2016.

Killiok s'inquiète pour son ami Vari Tchésou. Ce dernier devrait lui rendre visite dans sa confortable maison au bord du Lac Tranquille, mais il n'a pas de nouvelle de lui ou de sa jument Suzy depuis le printemps. Killiok décide de partir à sa recherche accompagnée de son amie Veronica, une grande collectionneuse de cartes qui n'attend que de parcourir le monde.
Nous nous enfonçons dans La Grande Forêt en marchant dans les pas de ce drôle de chien proche du Moomin qu'est Killiok et sa discrète amie. Dès les premières pages, il y a comme une sympathie qui se dégagent d'eux : à demi-mot, Anne Brouillard nous fait comprendre que Killiok a un caractère bougon mais doux et que Veronica est plus posée et prévoyante, mais sans insister. Elle nous laisse nous imprégner peu à peu de cet univers riche en détails, doté de sa vie culturelle et de ses lois climatiques, de son journal local et de livres documentaires sur sa flore. Nous avançons à tâtons, sans que beaucoup de détails ne nous soient accordés. En contrepartie de notre ignorance, Anne Brouillard nous offre des pages toutes sublimes, décrivant une nature qu'on sent observée et croquée avec soin, des personnages attendrissants, un peu fantomatiques.


Nous nous perdons avec plaisir dans cet album qui feint de nous donner beaucoup d'informations : il s'ouvre sur une carte du pays du Lac Tranquille que nos deux héros vont parcourir, comprend des coupures de presse, décrit par le menu le contenu de leurs bagages pour leur périple... mais ne nous dit presque rien, ou peut-être l'essentiel, sur les relations qui unissent les personnages. Qui est Vari Tchésou ? Depuis quand vient-il chez Killiok ? Et pourquoi ? Comment Veronica occupe-t-elle ses journées ? Est-ce que les Bébés mousses, ces adorables petits êtres dont les cheveux sont constitués du lychen qu'on trouve dans les forêts, vont se mettre à grandir ?
Vous ne trouverez pas de réponses à ces questions en lisant le premier tome de la série d'Anne Brouillard, mais vous terminerez le volume sur une nouvelle carte, plus large, celle-ci, et une envie vorace de parcourir le reste de cet univers exceptionnel.
Une lecture comme une rencontre avec l'imagination à l'état pur, à partir de 7 ans.

Pour aller plus loin : 
- Une rencontre avec Anne Brouillard sur le site du Centre de recherche et d'information sur la littérature jeunesse. 
- Un des fascinants carnets d'Anne Brouillard a été publié sous le titre Lieux réels, lieux imaginaires (Art à la page, 2011) et nous positionne lui aussi sur cette frontière agréablement inquiétante entre le documentaire et le merveilleux. 
- Sur le blog : Comment peut-on encore voyager au XXIe siècle ? De Kessel à Sylvain Tesson.

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